LA RéVOLTE D’UNE MèRE

Témoignage d’une maman turque excédée. Son fils est en prison. Son neveu vient de mourir à Jamioulx.

Sati Tekin habite une maison proprette de la rue du Gouffre, à Châtelineau. Une adresse qui paraît prédestinée tant sa vie prend des allures abyssales, selon ses propres aveux. Son neveu Mikael, âgé de 31 ans, est décédé le 8 août à la prison de Jamioulx alors qu’il était transféré au cachot : une instruction a été ouverte au parquet de Charleroi pour déterminer les circonstances de sa mort. Et son fils Cihan, 26 ans, se trouve derrière les barreaux depuis cinq ans.

Toxicomane, Cihan a été plusieurs fois condamné pour des vols avec violence. Il additionne les séjours en prison : six déjà, en dix ans. Posée sur le poste de télévision du salon, une grande photo le montre, sourire aux lèvres, entourant affectueusement sa mère de ses bras. Un moment furtif de bonheur dans la vie de cette Turque quinquagénaire qui ne comprend pas comment elle en est arrivée là.

 » J’ai l’impression que, dans ma famille, tout est parti en vrille depuis la mort de notre père, il y a vingt-trois ans « , témoigne Sati. Une famille de dix enfants dont elle est l’aînée. Dans ses souvenirs, son père apparaît solide comme un roc. En 1963, il avait quitté les hauteurs de Sivas, en Anatolie centrale, pour venir travailler dans la mine du Roton, à Farciennes. Son c£ur l’a lâché beaucoup trop tôt, à 53 ans. La disparition du chef a laissé la tribu Tekin déboussolée.  » Un de mes frères est décédé d’une overdose à l’héroïne « , confie Sati.

Son couple, à elle, a vite périclité. Il faut dire que l’union était arrangée.  » Comment voulez-vous qu’on aime, à 19 ans, quand on est obligé de se marier à un inconnu, en Turquie ?  » Sati a reporté toute son affection sur ses deux filles et sur son fils. Une vraie mère poule. Mais Cihan, hyperactif, a dû entrer dans une école spéciale. Le début d’un engrenage. Grossièretés, violences, renvois, fugues… La mère s’est sentie seule et démunie pour lui imposer des balises. Aujourd’hui, elle est révoltée.  » Mon fils n’a rien à faire en prison, se lamente-t-elle. Il est dans sa cellule 24 heures sur 24. On enferme nos enfants pour un rien ! « 

La mort de son neveu la rend encore plus amère. Mikael a alterné les séjours en prison et en hôpital psychiatrique. Malgré son 1,90 mètre et ses cent kilos, il se comportait comme un grand enfant, souffrant d’un retard mental. Tout le monde reconnaît que ce croyant, très assidu à la mosquée de Farciennes, avait un c£ur en or. Mais il ne supportait pas d’être séparé de son jeune fils. Cela pouvait le rendre agressif. La dernière fois qu’il a été enfermé à Jamioulx, il aurait dû être interné à l’hôpital Vincent Van Gogh qui affichait complet.

Lorsque le corps de Mikael a été rapatrié à Sivas, la famille a demandé une contre-autopsie par un médecin turc.  » Nous n’avons plus confiance dans le système belge « , déplore sa tante. Dans sa maison de la rue du Gouffre, Sati Tekin rumine sa douleur.  » J’ai peur pour mon fils, dit-elle. Après la mort de Mikael, il a traité les gardiens d’Andenne d’assassins. Il est de nouveau privé de préau.  » Sati rêve de retourner définitivement à Sivas. Avec Cihan.

Thierry Denoël

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