La revanche des Picards

Grâce à Dany Boon et à Bienvenue chez les Ch’tis, les Picards de Belgique, de Mouscron à Mons, ont le sourire. Surtout dans le Hainaut occidental, sorte de Far West oublié. Ils retrouvent leur fierté et portent haut leur identité picarde.

Un dimanche midi au café Le Colombophile, à Kain, près de Tournai, c’est toujours la foule. Des joueurs de boule carreaulé s’adonnent à leur sport régional dans l’arrière-salle, alors qu’une famille entre dans le bistrot et célèbre un baptême. Au comptoir, tous les tabourets sont occupés. La bière à portée de la main gauche, Daniel sourit. « Ce film, Bienvenue chez les Ch’tis, c’est notre identité, notre culture. J’en suis fier ! Et puis, nous voilà enfin connus et reconnus.  »

Si le film a fait un tabac en Belgique, le succès a été particulièrement retentissant dans le  » territoire ch’ti belge « , où la langue picarde a ses attaches : du Hainaut occidental à Mons, Binche et la botte ouest du Hainaut. « Le film a été un triomphe à Tournai et à Mons, s’exclame Paul Attia, directeur des opérations à Imagix. Des enfants sont venus accompagnés de leurs arrière-grands-parents qui demandaient où se trouvait l’ouvreuse. Certains d’entre eux n’avaient plus mis les pieds dans une salle de cinéma depuis trente ans. Et, dans les files, on parlait picard.  »

Un renouveau de l’identité picarde ?  » Le film s’inscrit plutôt dans un courant, explique Bruno Delmotte, porte-fanion de la langue et de la culture picardes, alors que le concert de carillon du beffroi retentit au-dessus d’une Grand-Place de Tournai bondée. Il y a eu les Tintin, les Astérix, l’Assimil en picard. Par rapport aux autres langues régionales, ces initiatives connaissent un succès fou. Le film est un autre élément révélateur de ce courant, de cette quête d’identité, tout en y contribuant.  »

Pour certains, le film sonne aussi comme une revanche. Surtout pour le Hainaut occidental, plus éloigné du pouvoir central que Mons.  » Le Hainaut occidental, c’est le Far West en Belgique, poursuit Bruno Delmotte. Nous nous sentons oubliés, ignorés. Et des villes comme Mouscron ou Tournai se tournent alors vers Lille et Courtrai.  »

De nombreux acteurs tentent de raviver la flamme picarde entre eux : poètes, écrivains, rockeurs…  » On peut aussi chanter en picard à propos de problèmes de société et internationaux, et même dans d’autres régions, note Michel Lefebvre, chanteur du groupe Lari Guette. Il faut se décomplexer, oser. Je l’ai fait et ça marche. Et les jeunes viennent.  »  » Nous essayons de pousser à la création et de professionnaliser ce réseau d’acteurs et d’associations afin de ramener les gens au picard « , ajoute Annie Rak, productrice des émissions en langues régionales sur Vivacité et présidente de l’ASBL Catiau et terris, à Mons, qui regroupe des auteurs picards.  » Mais c’est difficile, parce que, contrairement aux Français, nous manquons de subsides. « 

Tous en sont conscients : même si – et c’est un paradoxe de la mondialisation – Internet permet aux spécialistes de se mettre en réseau, la langue picarde disparaît petit à petit. Car des maillons de la chaîne ont sauté. Parler picard, considéré comme vulgaire et faisant obstacle à l’ascension sociale et professionnelle, a été trop longtemps passible de coups de règle sur les doigts des écoliers.

Il est nécessaire de conserver tout ce qui fait la culture et l’esprit picards. Presque tous les jeunes de la région sont allés voir le film. Alors qu’ils en concevaient presque un sentiment de honte, les jeunes et les moins jeunes parlent de nouveau picard, en disant des répliques du film dans la rue. Voilà un premier pas. Mais il faudrait aussi qu’ils poursuivent sur cette lancée en se mettant à la recherche de leurs antécédents. Pour transmettre ensuite cet héritage aux générations futures. L’identité de toute une région est à ce prix.

Laurent Dupuis

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