La prisonnière et le président

Au Mexique, la Française Florence Cassez a été condamnée à soixante ans de prison pour kidnappings. L’Elysée est convaincu de son innocence.

Un univers kafkaïen apparaît au fil des pages du livre de Florence Cassez, qui publie ces jours-ci A l’ombre de ma vie (Michel Lafon). Un témoignage convaincant qui décrit par le menu les contradictions de son dossier. Et la folie du système judiciaire mexicain.  » Pour nous, son livre est capital, confie, à Béthune (Pas-de-Calais), sa mère, Charlotte Cassez. Car une part importante de l’opinion doute encore de l’innocence de Florence, qui purge depuis quatre ans une condamnation à soixante années de prison pour des kidnappings qu’elle n’a pas commis. « 

En attendant un éventuel renversement de tendance, la prisonnière du pénitencier de Tepepan, à Mexico, peut en tout cas compter sur un soutien de plus en plus appuyé de Nicolas Sarkozy. Comme tous ceux qui ont étudié le dossier, lui aussi s’est forgé la conviction qu’il s’agit bien d’une erreur judiciaire. Une certitude renforcée par l’existence d’un phénomène nouveau et inquiétant : la multiplication, au Mexique, des arrestations d’étrangers – expatriés ou touristes – qui se retrouvent pris au piège d’une justice corrompue au dernier degré.

Les  » dysfonctionnements  » de la justice mexicaine se manifestent à tous les niveaux de la procédure. Pour commencer, la présomption d’innocence est un concept inconnu. De plus, les gardes à vue s’éternisent généralement jusqu’à quatre-vingts jours. Durant ce laps de temps, la police mène librement ses enquêtes et constitue des dossiers d’accusation parfois fantaisistes.

 » Un seul témoignage anonyme suffit à faire plonger quelqu’un pour vingt ans, explique Jorge Carrasco, spécialiste des questions pénales à Proceso, le seul magazine de référence unanimement respecté pour son indépendance. La fabrication de preuves et les manipulations sont d’autant plus fréquentes, poursuit-il, que la police est hautement corrompue et infiltrée par le crime organisé. Souvent, des dossiers bidon permettent de disculper les véritables coupables. « 

Ultime recours devant la Cour suprême ?

Hélas, les juges, mal formés ou sous influence, s’en tiennent systématiquement à la version policière sans s’attarder sur les incohérences des dossiers bâclés. Exemple : l' » affaire Jacinta « , où une indienne analphabète avait été condamnée à vingt et un ans de prison pour le prétendu kidnapping de six policiers armés. Après quatre ans, Jacqueline Saenz, avocate très respectée, a enfin obtenu la libération de l’innocente en 2009. Selon elle,  » la justice mexicaine se définit en un seul mot : injustice « .

Mais revenons à l' » affaire Cassez « . Au fil des mois, dans la coulisse, elle s’est transformée en affaire d’Etat. Après le refus du transfèrement de Florence Cassez en France, à la suite d’un revirement du président mexicain Felipe Calderon (qui en avait initialement accepté le principe par écrit), le sort de la Française est devenu l’enjeu d’un bras de fer diplomatique et juridique. Aussi l’avocat de la Française, Me Frank Berton, a-t-il annoncé le dépôt prochain d’une plainte pour faux et usage de faux (ayant permis la fabrication de preuves) auprès du procureur de la République Jean-Claude Marin contre Genaro Garcia Luna, ministre de la Sécurité publique mexicain, et son bras droit, Luis Cardenas Palomino. En vue d’accélérer cette procédure, la traduction de 4 200 pages du dossier Cassez est en cours, avec l’aide des services techniques du ministère des Affaires étrangères, mobilisé par Nicolas Sarkozy.

Par ailleurs, le président français est décidé à engager une action au nom de la France devant la Cour in-ternationale de justice de La Haye (Pays-Bas) au motif que les conditions de l’arrestation de Florence Cassez violent la Constitution mexicaine. Selon l’article 16 de ce texte, Florence Cassez aurait dû être immédiatement déférée devant un juge après son arrestation. Or, au contraire, elle a été enfermée dans une camionnette pendant vingt-quatre heures, le temps de mettre en scène une arrestation bidon pour la télévision.

A un an de l’Année du Mexique en France, tout est en place pour un clash diplomatique. Mais l’Elysée, soucieux de ne pas froisser la susceptibilité  » latino « , préférerait un autre scénario. Celui d’un recours de la dernière chance par Florence Cassez devant la Cour suprême. Lors de cet  » amparo « , cette dernière pourrait constater les irrégularités (lors de l’arrestation, de l’enquête et des audiences) qui ont privé la Française d’un procès équitable. Alors seulement les deux pays pourraient sortir la tête haute de cet invraisemblable imbroglio.

Axel Gyldén

 » Un seul témoin peut faire plonger quelqu’un pour vingt ans « 

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