La position du touriste

R essources humaines et, surtout, L’Emploi du temps ont révélé en Laurent Cantet un cinéaste faisant dialoguer comme personne la sphère sociale et la sphère privée, le monde des relations économiques et l’univers des rapports intimes. Dans Vers le Sud, le réalisateur français poursuit et développe cette approche personnelle en suivant à Haïti, au tournant des années 1970 et 1980, quelques femmes d’âge mûr venues passer leurs vacances au contact rapproché de jeunes autochtones dispensant leurs faveurs à celles qui en ont les moyens. Sur fond discret mais dangereux de dictature sanglante (nous sommes à l’époque du tyran  » Baby Doc  » Duvalier), Ellen et Brenda vont devenir rivales pour l’attention de Legba, qui va de l’une à l’autre sans forcément remarquer que, au-delà du sexe, c’est un peu d’amour que recherchent ces riches Occidentales délaissées.

 » J’ai découvert Port-au-Prince sans penser y réaliser un jour un film, se souvient Laurent Cantet, mais le choc que j’ai ressenti dans la capitale d’Haïti a été extraordinaire. L’aéroport un peu délabré, la foule de gens qui se croisent, l’humanité intense qui saute littéralement aux yeux. Mon impression était saisissante. J’ai passé ensuite plusieurs jours dans la ville, à essayer de comprendre, saisi par un sentiment de révolte face à une misère immense, à une violence latente qui peut exploser à tout moment, tout en observant la mémoire bien présente de la colonisation française et de la rébellion des esclaves qui chassèrent les maîtres dès 1804 (Haïti est la première république noire ayant jamais existé). En même temps que ces choses très dures, il y avait comme l’impression de se retrouver dans un paradis perdu, où les gens, les corps, les paysages ont une certaine douceur, où une richesse culturelle s’exprime aussi dans chaque mot que vous entendez.  » Dans l’avion qui le ramenait en France, Cantet lut La Chair du maître, le livre de Dany Laferrière (éd. Le Serpent à plumes) dont est issue la nouvelle Vers le Sud. Avant même d’atterrir, le cinéaste savait quel serait son prochain film…

Rapports Nord-Sud

La place du touriste,  » dont les dollars qu’il a dans la poche sont le seul ticket d’entrée dans un pays « , Laurent Cantet y réfléchissait depuis quelques années déjà.  » J’avais envie d’entremêler encore plus qu’auparavant l’intime, le social et le politique, poursuit le réalisateur. L’histoire de Vers le Sud s’y prêtait idéalement, car l’intime s’y ouvre au corps, au désir, au sexe, tandis que le politique s’élargit aux rapports Nord-Sud.  » S’engageant pour la première fois dans un univers féminin, Cantet a eu l’heureuse idée de choisir deux actrices remarquables : l’Américaine Karen Young (Brenda) et l’Anglaise Charlotte Rampling (Ellen), cette dernière signant une performance marquante dans le rôle pourtant très difficile d’une quinquagénaire apparemment cynique, ne craignant pas de dire les vérités qui dérangent, mais dévoilant progressivement la grande vulnérabilité que ses mots crus et durs peinent à masquer. Le jeune Ménothy César, lui aussi bien dans son personnage, joue le séduisant Legba avec le mélange d’abandon et de réalisme qui convient. La qualité de son interprétation est le meilleur atout de Vers le Sud, une £uvre qui, pour trop embrasser, étreint parfois de manière inégale son propos audacieux et passionnant. Car, au-delà du premier degré d’un tourisme sexuel certes coloré de sentiments sincères, le film de Laurent Cantet pose avec une certaine acuité des questions majeures sur les relations entre (très) riches et (très) pauvres, sur les rapports de pouvoir liés au sexe et à l’argent, sur la position du touriste aussi, qu’aucun d’entre nous ne saurait ignorer.

L.D.

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