La plume ou le surin

Ce qui justifie les livres consacrés aux écrivains, ce n’est pas de construire ou de bricoler une vérité historique fortement aléatoire (et sur laquelle les spécialistes vont âprement se crêper barbe ou chignon), ni de faire un festin de la moindre miette recueillie sous leur table, ni surtout de leur élever un de ces bronzes qui, comme on sait, sont souvent le dernier mensonge des vivants. Ce serait bien, plutôt, d’approcher en toute modestie le mystère, les fragilités et les intentions qui éclairent une oeuvre, de les scruter dans le révélateur de l’amitié et des rapports humains et de tisser ainsi entre l’écrivain concerné et lecteur ce lien fraternel sans lequel l’entreprise relève plus de la spéculation académique et des travaux inutiles que de l’intime nécessité. (On se fiche pas mal qu’il fût 5 heures quand la marquise est sortie, mais on aspire à connaître les sentiments auxquels elle obéissait.) Bref, le seul but avouable de ce genre d’ouvrage, c’est, au-delà de précisions biographiques strictement utiles (c’est-à-dire signifiantes), d’ouvrir encore davantage au lecteur l’univers mental de l’écrivain qu’il aime, ou tout simplement de donner envie à ceux qui ne l’ont pas encore rencontrée de fréquenter son oeuvre.

A cet égard, le livre que Jean-Claude Lamy consacre au cher Mac Orlan remplit ses obligations et son objectif. C’est surtout de la batterie de témoignages, émis au fil de la vie – donc in tempore non suspecto – par ceux qui ont côtoyé l’écrivain, que les divers aspects de sa personnalité se dégagent comme des brumes dont sa plume noyait un quai auquel lui-même, « aventurier immobile », est toujours resté amarré. Pas de tentation hagiographique chez Lamy, qui fait à l’écrivain l’hommage de sa vérité: celle d’un conteur fantastique, au double sens du terme (et, en particulier, du fantastique social). Celle, aussi, d’un homme contradictoire, partagé entre ses secrets (ou ses légendes) malignement entretenus, sa fascination pour les « gentilshommes de fortune », pour le monde de la nuit, les filles « perdues » ou les truands (dont Villon, qu’il révérait tout comme Schwob, son maître ès aventures immobiles) et, d’autre part, sa soif de reconnaissance et d’honneurs, ses comportements de petit-bourgeois casanier aux pas feutrés de patins imposés par une épouse autoritaire, ou encore une crainte des voleurs qui aurait sans doute fait sourire le Coquillard de la Ballade des pendus. Il faut s’aviser toutefois, à propos de Pierre Dumarchey (son vrai nom, ou plutôt celui qu’il n’a pas choisi), né à Péronne en 1882, que sa crainte du manque – aussi bien que sa fraternité d’esprit avec la truanderie – a procédé d’une époque où, en rupture de ban familial, il vivait d’expédients et crevait souvent la faim. Que ce soit à Rouen ou dans un Montmartre qui comptait alors moins d’artistes que de mauvais garçons. Est-ce parce qu’il avait commis l’un ou l’autre forfait – ou espérait astucieusement qu’on l’en créditerait -, qu’il faisait planer un certain mystère sur ces années? Bien entendu, il écrivait déjà, et dira plus tard: « J’écrivais pour ne pas devenir un assassin.  » Plutôt la plume que le surin: le choix fut judicieux qui prit d’ailleurs des formes diverses dont celles, rebondies, d’héroïnes de romans érotiques (ceux-là signés Dumarchey pour enquiquiner son oncle et tuteur) comme Lise fessée, roman sur la flagellation à l’école et dans le monde. Jean-Claude Lamy, à ce propos, cite Jean-Pierre Chabrol: « Ce qui troublait Mac peut-être plus que tout, c’était l’attrait d’un cul parfait. » Dont acte.

Mais, bien entendu, c’est à « l’aventurier immobile » (le sous-titre de l’ouvrage) que Lamy consacre le plus clair de sa juste fascination. A celui qui professait que l’aventure n’existe pas. « Elle est, précisait Mac Orlan, dans l’esprit de celui qui la poursuit et, dès qu’il peut la toucher du doigt, elle s’évanouit pour renaître bien plus loin, sous une autre forme, aux limites de l’imagination. » Et cette autre déclaration qui, dans un sens, complète ce qui précède: « L’inexploré sur la terre, c’est toujours l’homme. » S’il est vrai que les plus beaux voyages sont ceux que l’on n’a pas faits, que les plus inoubliables pays, ceux que l’on n’a pas visités et que, sous toutes les latitudes, l’homme reste le même insondable mystère, Mac Orlan est bien un des plus merveilleux explorateurs qui soient. Et il suffit de faire chanter les titres de ses livres ou de s’évader dans ses chansons, dont Montero fut l’inoubliable interprète, pour déjà s’embarquer à bord de l’Etoile Matutine, jeter l’Ancre de miséricorde, entendre le Chant de l’équipage ou suivre dans la nuit une Fille de Londres jusqu’à Pennyfields et jusqu’au crime. On le sait, une fois le voyage entrepris, le lecteur s’engouffre dans un univers où le décor, l’atmosphère et les âmes se fondent dans une inquiétante étrangeté dont il ne s’arrache qu’à regret comme on fuit le chant envoûtant mais fatal des sirènes. Faut-il rappeler aux lecteurs belges que Mac Orlan écrivit aussi La Nuit de Zeebrugge (autrement intitulé, pour des raisons d’opportunisme éditorial franco-français, Le Bal du Pont du Nord)? Une oeuvre qu’André-Marcel Adamek, dans l’excellente préface à une réédition de 1994 (éd. Bernard Gilson), considère avec raison comme « l’expression la plus accomplie du réalisme social ». Il faut lire et relire Mac Orlan, c’est du noir bonheur; et rappelons avec Lamy ce beau mot de Brassens: « Mac Orlan donne des souvenirs à ceux qui n’en ont pas. »

Mac Orlan, l’aventurier immobile, par Jean-Claude Lamy. Albin Michel, 317 p.

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