La patronne pique sa crise

L’héritière et présidente du groupe de presse éponyme, qui édite, entre autres, L’Equipe et organise le Tour de France, craint pour son empire. Elle s’apprête à présenter un plan de rigueur musclé.

« Je ne me voyais pas embrasser celle qui venait de me virer !  » Ulcéré, l’ancien directeur de la rédaction du Parisien, Dominique de Montvalon, n’a pas oublié la joue que lui a tendue, le 8 septembre, dans son bureau à Boulogne-Billancourt, Marie-Odile Amaury.  » Mon cher Dominique, expliquez-moi la situationà  » Teint d’ivoire, casque à frange et silhouette granitique, la présidente du groupe de presse qui édite notamment L’Equipe et Le Parisien n’eut en retour, ce jour-là, que la poignée de main sèche d’un homme estomaqué, que l’on venait de débarquer de son poste en moins d’une heure, mais à qui l’on venait maintenant demander conseilà

Un licenciement express. A l’image des limogeages, tout aussi expéditifs, de la dizaine de responsables du groupe (directeurs généraux et patrons de rédaction) sommés, depuis 2002, de quitter leurs bureaux sur-le-champ. Même l’ancienne figure tutélaire de la maison, Noël Couëdel, tour à tour journaliste à L’Equipe (à ses débuts, en 1964), puis patron de la rédaction du Parisien (en 1998), et enfin conseiller éditorial, jusqu’au 23 septembre dernier, a dû prendre la porte. Désavoué, celui que l’on avait rappelé afin de remettre de l’ordre dans la maison a choisi de s’en aller avec fracas. Contrairement à la tradition, qui veut que l’on quitte Amaury en silence, moyennant indemnités, Couëdel est retourné dans sa Bretagne natale en laissant derrière lui un communiqué au vitriol, où il a qualifié l’équipe dirigeante en place d' » imposteurs  » : du jamais-vu. Au septième étage du groupe, Martin Desprez écarquille les yeux. Effaré par l’aplomb d’un homme qui a osé briser un tabou, le directeur général d’Amaury confesse ne pas comprendre. Carré et sans détour, ce pilier de l’empire n’écarte pas un procès :  » Tant pis pour lui s’il a préféré créer l’abîme. Cela pourrait faire très mal.  » Quant au licenciement éclair du patron de la rédaction :  » Pourquoi s’en étonner ? dit-il sans malice. C’est comme cela partout, quand on est viré, on ne le sait pas la veille. « 

Mais que s’est-il donc passé pour que cette entreprise de presse familiale, imposante et discrète, se mette à jouer de la guillotine ? Que s’est-il produit pour que ce groupe solidement installé depuis la Libération dans le paysage médiatique français, à l’image du Tour de France cycliste, dont il est propriétaire, perde ainsi ses nerfs et entonne une drôle de Carmagnole ?  » C’est l’histoire d’une femme, Marie-Odile Amaury, qui découvre à 65 ans les honneurs et le pouvoir, mais que l’inexpérience, la peur d’échouer et une indécision chronique poussent à la cruauté « , résume Noël Couëdel, qui n’a pas pardonné à celle qui l’avait appelé à la rescousse. Une dirigeante ébranlée par la crise qui frappe son groupe, comme l’ensemble de la presse quotidienne, et dont le même Couëdel dit n’avoir rien voulu, ni titres, ni contrat, ni honneurs :  » Pour mieux garder ma liberté et ne rien devoir à cette famille. Marie-Odile ? J’étais devenu un intermittent de sa confiance « , soupire-t-il, en colère.

Et quelle famille ! C’est à la mort de Philippe Amaury, le 23 mai 2006, à l’âge de 66 ans, que Marie-Odile, son épouse, issue de la bourgeoisie strasbourgeoise, reprend les rênes. Une volonté du patron de presse, qui souhaitait également que ses deux enfants, Aurore et Jean-Etienne, rentrent dans le groupe et prennent la suite, le moment venu – la première assiste sa mère sur les affaires de presse, le second dirige ASO, la société organisatrice du Tour de France.  » Cette entreprise, je l’ai reçue des mains de mon époux et je la transmettrai, sans qu’il y manque un seul euro « , a ainsi coutume de dire celle qui est à la tête d’une fortune estimée à 240 millions d’euros. Certains l’ont vue pourtant récemment craquer, fondre en larmes devant des proches et lâcher :  » Depuis que Philippe n’est plus là, je suis perdue. Chaque matin en me levant, je me dis que j’ai 2 800 bouches à nourrir.  » La fragilité d’une patronne de presse indécise et écartelée, qui conjugue son groupe au futur, mais les hommes au passéà

Omniprésente et seule à la man£uvre

Deux Amaury, deux styles. Là où Philippe faisait le tour des dossiers deux fois par an avec Noël Couëdel, à l’époque où ce dernier dirigeait Le Parisien, Marie-Odile tient ses cadres dirigeants la bride courte : omniprésente et seule à la man£uvre,  » trop seule  » dit-on, cette ultralibérale, peu connue du Tout-Paris des médias et de la politique, veut tout voir, tout savoir.  » Parce que la situation l’impose « , réagit Martin Desprez, qui dépeint une situation économique préoccupante, avec un chiffre d’affaires en baisse de 8 % depuis janvier et des bénéfices en chute de 109 %.  » Pas de quoi pavoiser « , commente celui qui omet de dire que le groupe n’a pas un sou d’endettement, que l’empire est sain. Mais chez Amaury, on préfère mettre en avant la chute de la pub et l’érosion des ventes de L’Equipe et du Parisien (- 4,7 % pour le premier, – 5,3 % pour le second, depuis janvier dernier). Un toboggan de mauvais indicateurs qui donne le vertige à Marie-Odile Amaury.  » Ce qui m’agace, confiait-elle cet été à l’un de ses cadres, c’est de croiser au golf des chefs d’entreprise qui me disent que j’ai bien de la chance de ne pas connaître la crise. Les idiots, s’ils savaientà  » L’obésité de la masse salariale, les blocages syndicaux, l’érosion des recettes, la désaffection des lecteursà  » Perdre de l’argent n’a jamais été dans la culture du groupe « , poursuit Martin Desprez, qui rappelle comment Philippe Amaury brisa, à la fin des années 1970, le syndicat du Livre CGT pour mieux s’en émanciper et développer l’empire à marche forcée.

Réflexe dynastique ? Inquiète à l’idée de dilapider l’héritage,  » paniquée face à la crise qui ronge la presse « , souligne Dominique de Montvalon, Marie-Odile Amaury a décidé de durcir le ton. Aux plans de relance du journal et d’économie  » soft « , de 8 millions d’euros (incluant une cinquantaine de départs volontaires), que lui a proposés, cet été, Noël Couëdel, Marie-Odile Amaury a opposé une stratégie de la rigueur. Conseillée par sa fille, Aurore, la présidente a entériné le plan échafaudé par une société de conseil, qu’est venu épauler un publicitaire de renom, l’ancien  » B  » de BDDP, Jean-Claude Boulet. Les préconisations de cette équipe de cost-killers, dévoilées discrètement à quelques cadres du Parisien, qui ont dû signer une clause de confidentialité, nourriront un plan plus vaste : dévoilé aux alentours du 15 novembre, celui-ci prévoirait, notamment, une centaine de suppressions d’emplois, une renégociation des 35 heures, une réduction des éditions locales, ainsi que le gel des salaires. Gestionnaires contre journalistes, le bras de fer a tourné à l’avantage des géomètres et du tandem composé à la tête du groupe par Marie-Odile et sa fille,  » Veuve et fifille « , comme on les a étiquetées, avec cruauté, dans les étages du groupe. Blonde, mince, tantôt souriante, tantôt austère, en un mot  » très Amaury « , la jeune héritière a dans cette période de troubles  » apporté à sa mère des certitudes et des convictions « , confie un autre cadre. C’est à la tête du quotidien Aujourd’hui Sport, fermé le 1er juillet, que la jeune femme a connu son baptême du feu : un concept de presse de type low-cost, réalisée par une rédaction commando composée de trentenaires.

Le jeunisme : la dernière lubie d’un groupe où Dominique de Montvalon (61 ans) et Noël Couëdel (67 ans) faisaient figure de vieilles barbes. Aprement défendu par Aurore Amaury, c’est ce modèle social, cette vision d’une presse écrite à coûts compressés,  » réalisée par une classe biberon « , soupire un pilier de la maison, qui semble aujourd’hui l’emporter.  » Caricature « , réplique Martin Desprez, qui parle d’un Parisien  » rajeuni et flambant neuf « , pour janvier 2010, tout en couleurs et vendu 95 centimes d’euro. Mais avec qui aux commandes ? Thierry Borsat, le seul rescapé de cet été meurtrier que Marie-Odile Amaury a parachuté fin septembre à la tête du journal ? Ou une nouvelle tête dont elle se serait mise en chasse et qui ferait du nouveau promu le cinquième directeur de la rédaction en dix ans ?

Rassurer une rédaction au bord de l’implosion

Celle qui fuit les mondanités et les cénacles a été aperçue dans Paris, déjeunant avec le directeur du Nouvel Observateur, Denis Olivennes, ou déambulant dans les bureaux du quotidien gratuit Direct Soir, à l’invitation de son propriétaire, l’industriel Vincent Bolloré. D’aucuns disent que Marie-Odile Amaury se verrait bien répéter au Parisien le scénario Poivre d’Arvor-Ferrari de TF1 : à savoir, faire oublier le spectaculaire limogeage de Dominique de Montvalon et l’humiliation de Noël Couëdel en installant à la direction du journal une figure du métier. Cet oiseau rare devra aimer la corde raide, séduire Marie-Odile Amaury, convaincre ses héritiers, et rassurer une rédaction au bord de l’implosion : bref, accepter, comme ses prédécesseurs, de jouer sa carrière à quitte ou double.

RENAUD REVEL; R. R.

elle conjugue son groupe au futur, mais les hommes au passéà

bientôt une presse low-cost  » réalisée par une classe biberon  » ?

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