La palette des tourments

Des nains, des syphilitiques, des épileptiques, des fiévreux… Quand les artistes peignent des souffreteux, leurs représentations des maladies s’éloignent souvent de la réalité. Petit tour dans l’art dolent

(1) Art et Médecine, par le Dr Alejandro Aris, éditions Mengès, 192 pages.

Stoïque, Enée s’appuie sur une lance, tandis qu’à ses pieds un médecin tente d’extirper de sa cuisse la pointe d’une flèche : cette fresque romaine du Ier siècle, découverte à Pompéi, constitue l’une des plus anciennes représentations d’intervention chirurgicale connues… Guerriers que l’on panse, vieillards que l’on soigne : en Grèce antique aussi, sur d’innombrables vases, des potiers ont campé crûment des blessés, des malades et leurs  » toubibs « . Puis, plus rien. S’ouvre, dans l’histoire de l’art, un vide de mille cinq cents ans, une très longue période vouée essentiellement au spirituel, où le talent des peintres ne s’est attaché ni à décrire le monde réel ni à traduire les maladies humaines. Pour que jaillisse à nouveau l’envie de décoder, puis de dessiner le corps, il faut attendre la Renaissance. Vésale, père de l’anatomie moderne, donne du grain à moudre aux artistes italiens, à Léonard de Vinci et à Michel-Ange. Dès lors, sur les toiles ou dans les livres, aucune plaie ne nous sera épargnée : amputations à vif, opérations dégoulinantes, saignées profuses, planches illustrant des écorchés aux muscles pendants ou des salles de dissection au sol jonché de boyaux. Quand Bruegel fait chuter ses Aveugles (1568) dans le ravin, la cécité s’y décline sous toutes ses formes (l’un des pauvres hères a les orbites énucléées, son suiveur présente un leucome, un autre une atrophie oculaire). Quand Vélasquez peint les bouffons de la cour d’Espagne, c’est tout un cortège d’hypothyroïdiens, de strabiques et d’arriérés mentaux qui s’ébranle. Dans la foulée, Rembrandt, Goya, David, Degas, Picasso, Magritte, Dali, Khalo mettent en scène des fous, des nains, des estropiés, des intoxiqués, des polytraumatisés. Ces £uvres-là, qui parlent de douleur et de mort, reflètent des contextes historiques autant que l’état d’âme de leurs auteurs. Et toutes, pourtant, donnent de la maladie une image empreinte de splendeur – ce qui semble bien incongru.

Mais sont-elles pour autant exactes ? Autrement dit, les signes cliniques du mal correspondent-ils à la réalité ?  » Dans certains cas, la pathologie est évidente, assure Alejandro Aris, auteur d’un beau livre illustré décrivant des affections dans l’art (1). Dans d’autres, elle est plus subtile, et il est possible que le peintre lui-même l’ait méconnue en élaborant son tableau.  » A moins qu’inversement la pathologie lui ait été trop familière !  » Rubens était affecté d’un gonflement des articulations des doigts qu’il a reproduit dans ses £uvres « , explique le Pr Thierry Appelboom, rhumatologue à l’hôpital Erasme (Bruxelles). Chez d’autres artistes (Botticelli, notamment), l’aspect bizarre des mains peut, en revanche, refléter une option stylistique. Difficile d’y voir clair ! D’autant que les spécialistes sont loin d’identifier au premier coup d’£il les affections peintes.  » Certaines ont évolué au cours du temps. Aujourd’hui, elles ne présentent plus le même profil qu’il y a quelques centaines d’années.  »

En outre, jusqu’au xixe siècle, la médecine, peu scientifique, paraît assez inefficace.  » Placée sous influence religieuse, elle est basée sur un empirisme limité « , ajoute le Pr Appelboom. Bon nombre de tableaux désignent donc des maladies que l’on veut ôexorciserô. Et les incongruités, comme les erreurs anatomo-cliniques, ne manquent pas ! Michel-Ange, Titien, Dürer représentent Adam et Eve affublés d’un nombril : plutôt irrationnel, puisque nos  » ascendants  » n’auraient pas eu de vie intra-utérine.  » Seul Jérôme Bosch les dépeint avec un abdomen complètement lisse « , précise Aris. Tandis que Michel-Ange sculpte un David, deuxième roi d’Israël… non circoncis, Raphaël, dans sa Visitation, intervertit l’âge des grossesses respectives de Marie et de sa cousine Elisabeth. C’est encore lui qui donne, au jeune épileptique de La Transfiguration (1517), une position  » absolument impossible « …

Mais de quel mal souffre au juste, dans sa chambre hollandaise du xviie siècle, La Femme hydropique (1662) de Gerrit Dou ? La jeune fiévreuse victorienne de sir Lawrence Alma-Tadema ? La célèbre  » hystérique  » qu’exhibe à ses confrères le Dr Jean-Marie Charcot ? Dans l’interprétation des pathologies  » artistiques « , le médecin actuel ne peut qu’observer. Impossible de palper, percuter, ausculter, interroger le patient. A notre époque de médecine hautement technologique, hasarder un diagnostic à partir de la seule scrutation d’une £uvre constitue un exercice passionnant. Et un défi que quatre spécialistes belges ont accepté de relever.

Valérie Colin

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