La Muette de Portici

Le mercredi 25 août 1830, la représentation d’un opéra, au théâtre royal de la Monnaie, fut l’occasion d’un grave incident de hooliganisme culturel. Rappel des faits, comme si vous y étiez

Portici est un petit port italien dans la baie de Naples, au pied du Vésuve. Détruite en 1631 par une éruption du volcan, cette bourgade compte aujourd’hui 75 000 habitants et une bonne école d’agronomie. Aucun détail n’y évoque la Belgique ou 1830. Rien qui puisse justifier un jumelage…

C’est Daniel Auber qui composa La Muette. Né à Caen en 1782, mort à Paris en 1871, il accoucha d’une cinquantaine d’opéras (Haydée, Marco Spada, Fra Diavolo…). La Muette ne fut pas son meilleur. Le spirituel et besogneux Eugène Scribe en avait écrit le livret. Voilà pour l’essentiel.

Se démarquant des fadeurs italiennes, l’opéra français du xixe siècle s’attaquait à des thèmes historiques et même politiques, d’abord pour encenser les monarques, plus tard pour les conspuer. La petite bourgeoisie adorait ces grandes machines. Le public avait pris l’habitude d’y hurler son enthousiasme ou son indignation, en sorte que l’opéra devenait un lieu de  » défoulement contrôlé « . On y trouvait d’ailleurs un service d’ordre musclé, comme au stade de foot d’aujourd’hui. C’était donc un bon endroit pour démarrer une émeute, avec l’assistance éventuelle de quelques agitateurs stipendiés.

Le 24 août, des célébrations officielles devaient marquer le 58e anniversaire de Guillaume Ier, roi des Pays-Bas réunis. Mais les Belges de 1830 ne supportaient plus ce monarque  » hollandais « . Les festivités furent réduites au minimum, la Ville de Bruxelles fit supprimer les coûteuses illuminations. Néanmoins, des centaines de spectateurs s’entassèrent à la Monnaie, pour y entendre la fameuse Muette.

Prenons place au balcon, nous aussi. George Bernard Shaw a dit que tous les opéras se ressemblent :  » Le ténor s’amourache de la soprano, le baryton vient f… la m…  » Le mari rentre au mauvais moment, le héros meurt, l’héroïne aussi, et la peste achève les survivants. Pour La Muette, c’est un peu plus compliqué. L’action se passe en 1647 et concerne une révolte des Napolitains contre leurs oppresseurs espagnols. Alphonse, fils du duc d’Arcos, doit épouser la princesse Elvire. Mais il a eu une liaison torride avec Fénella, pauvre muette et s£ur du pêcheur Masaniello. La Benoni, qui interprète ce rôle, devra se taire pour que cela reste crédible. Auber et Scribe ont eu là une idée intéressante : une diva d’opéra qui doit la boucler ! Lâchement abandonnée, Fénella conte (non : mime !) ses malheurs à Elvire, qui la prend en pitié – les princesses espagnoles sont comme ça… – et rompt ses fiançailles. Déjà la tension monte à la Monnaie :  » Non mais dites, quel saligaud !  »

Deuxième acte : les pêcheurs de Portici s’apprêtent à prendre la mer. Parmi eux, Masaniello, qui se fait du souci car sa s£ur a disparu depuis quelques semaines. Soudain la voilà (elle attendait en coulisses) qui gesticule ses mésaventures, sans mentionner Alphonse. D’abord, parce qu’il n’est pas facile de mimer ce nom, et aussi par un sentiment excessif de pudeur et de discrétion. Néanmoins, Masaniello et ses gros bras prennent une décision héroïque : ils iront à Naples pour trouver le vil séducteur –  » linkador « , en hispano-bruxellois – et lui faire une gueule au carré ! Parenthèse : Masaniello a réellement existé. De son vrai nom Thomas Aniello, il mena une révolte en juillet 1647 et régna brièvement sur Naples avant de défuncter par meurtre, liquidé par ses copains qui le trouvaient fou dangereux. Cet Aniello avait effectivement une s£ur, hélas très bavarde et qui avait été coffrée pour contrebande. D’où la révolte piscicole et le raid napolitain. Fermons la parenthèse. A l’opéra, Masaniello se révèle un révolutionnaire inspiré et bruyant :

Amour sacré de la Patrie,

Rends-nous l’honneur et la fierté.

A mon pays je dois la vie,

Il me devra sa liberté !

Déjà les Bruxellois transposent l’oppresseur espagnol en tyran hollandais, et joignent ardemment leurs décibels à ceux des artistes. L’enthousiame monte de plusieurs crans :

Tombe le joug qui nous accable.

Que sous nos coups périsse l’étranger !

 » A bas le fromage !  » ajoutent certains, saisis par l’improvisation.

Troisième acte(attention, il y en a cinq). La salle s’échauffe. Déjà le sieur Fouchet, qui interprète le rôle d’Alphonse, risque de se faire rosser par les spectateurs, bien plus que par les copains de Masaniello. Mais nous voici à Naples, où Elvire pardonne au bel Alphonse, qui est tout de même un beau parti. Les spectateurs s’indignent ! Elvire s’en rend compte (les princesses ont du tact) et envoie à Portici le capitaine Selva pour arranger les bidons. Il y est très mal reçu, mais en ce temps les pêcheurs cèdent encore aux militaires.

Acte IV : le triste sort de Fénella et l’arrogance des oppresseurs font bouillir le sang des Bruxellois. Et justement le sang coule à flots dans les rues de Naples, en sorte qu’Alphonse et Elvire courent se réfugier à Portici… dans la maison de Masaniello ! Les scénarios d’opéra étaient parfois tirés par les cheveux, mais ça ne faisait rien si la musique était belle. Masaniello est un peu effrayé par les excès de la révolte, qui ne se voient pas sur scène mais qui doivent être gratinés. Il fournit une barque aux fugitifs, ce qui leur permet de trouver refuge dans un château perché sur un rocher. Les Bruxellois hurlent leur colère : cet Italien est trop bonne pâte ! Eux, à sa place… A la scène comme dans la salle, la pagaille est à son comble. Espagnols et Hollandais sont confondus dans un concert de vociférations. Les sièges commencent à voler.

Et voici le cinquième acte ! On va enfin se battre. Les rebelles ont occupé le palais du vice-roi espagnol, Masaniello est couronné à sa place, on démarre une orgie qui sent le poisson. L’armée espagnole, toujours redoutable, passe à la contre-attaque. Mais voilà qu’Elvire surgit de dieu sait où. Les Porticiens veulent lui faire subir les derniers outrages. Masaniello se précipite pour la défendre. Ses camarades excités le zigouillent aussitôt.

Et c’est alors que se produit le coup de théâtre ! Inconsolable, Fénella (d’où sort-elle ? nouveau mystère…) retrouve la voix, adjurant Elvire de pardonner au bel Alphonse. Puis elle saute par la fenêtre (on ne précise pas l’étage). Et, là-dessus, le Vésuve entre en éruption. Incroyable !

Bruxelles-volcan

Selon certaines sources, ce cinquième acte ne fut jamais joué. Car l’émeute avait éclaté dès le quatrième et les services de sécurité durent expulser l’honorable assistance. Laquelle, se joignant aux nombreux frustrés qui attendaient dehors, prolongea la soirée par un  » happening  » violent. On cria beaucoup, on lança des tas de projectiles et on s’en fut casser divers établissements réputés orangistes. La Muette fut-elle le détonateur de la révolution belge ? Ce serait lui faire beaucoup d’honneur. L’exaspération était générale et tout autre incident eût produit le même effet. Ma, che fiesta… Et quelle fête, une fois !

Koen Meulenaere, avec Charles Turquin

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