La mort en face

Un jeune photographe malade vit ses dernières semaines dans Le temps qui reste, où François Ozon trouve le ton juste pour émouvoir sobrement

L e temps qui reste est le deuxième volet d’une trilogie sur le deuil, entamée avec Sous le sable, qui posait la question de comment vivre la mort de l’être cher. Ce film-ci pose celle de comment vivre sa propre mort. La troisième et dernière partie, encore à tourner – mais je ne sais pas encore quand – évoquera la mort d’un enfant…  » François Ozon a imaginé l’histoire de Romain, un photographe d’une trentaine d’années qui se découvre atteint d’une maladie fatale, entrée en phase terminale. Le jeune homme est gay, mais c’est d’un cancer et non pas du sida qu’il va bientôt mourir.  » Je ne me sens pas encore capable de faire un film sur le sida, commente Ozon. Je n’ai pas encore le recul suffisant par rapport à ce que j’ai pu vivre et observer autour de moi, mais il est certain que mon film exprime les angoisses que cette maladie a pu faire vivre à ma génération.  »

Tout juste âgé de 38 ans, le réalisateur de 8 Femmes et de Swimming Pool affiche depuis quelques films une maturité qui lui permet d’aborder avec bonheur des sujets graves et douloureux, et de le faire sans lourdeur ni sentimentalité. L’émotion qui nous étreint à la vision du Temps qui reste n’est pas le produit d’une manipulation, mais le fruit naturel d’une démarche tout en retenue, tant dans le chef de la mise en scène que dans celui de l’interprétation, dominée par Melvil Poupaud, remarquable de justesse. L’acteur fétiche de Raul Ruiz, pleinement révélé par Jacques Doillon dans La Fille de 15 ans, en 1989, a raffiné son art chez Eric Rohmer ( Conte d’été), Danielle Dubroux ( Le Journal d’un séducteur) et Laurence Ferreira-Barbosa ( Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel). Il se fait le complice idéal d’un Ozon un peu nerveux à l’idée de faire pour la toute première fois d’un homme le centre d’un de ses films.  » Melvil possède une grâce, une présence un peu lointaine, qui me le rendent très touchant, explique le cinéaste. Et puis, nous avons été d’emblée à l’unisson quant à la logique d’un personnage qui ne brûle pas avidement (comme le faisait celui des Nuits fauves) ce qui lui reste de vie, mais qui fait juste comme il peut, face à une perspective terrifiante et pourtant si proche…  »

Filmer gras, monter sec

Au rapport à la mort, le film ajoute des considérations parfois surprenantes sur la liberté, l’amour (physique, mental, familial), la perspective d’une paternité aussi, qui inspire à Ozon une scène extraordinaire dont on ne dévoilera pas la nature, mais que l’on n’oublie pas de sitôt. Tout comme Pedro Almodovar (qu’il admire intensément, d’ailleurs), dont les audaces initialement provocatrices ont acquis avec les années des résonances de plus en profondes et humaines, celles du réalisateur français ont aujourd’hui un sens existentiel nouveau, loin des ludiques pieds de nez de Sitcom.

 » J’ai compris, avec l’expérience, qu’à partir d’un certain moment les choses vous échappent, pour le meilleur ou pour le pire, qu’il y a beaucoup de hasard dans l’alchimie cinématographique, et qu’il y a plusieurs films là où vous n’en voyez qu’un seul : le film que font les acteurs n’est pas tout à fait celui que fait le réalisateur, et il y a encore le film qui se fait de lui-même, et que vous retrouvez également au stade du montage, où il s’agit alors de faire un film à partir de tous ceux-là… Le succès que j’ai pu connaître m’a permis d’avoir plus de moyens, que je consacre à tourner plus, à me donner plus de possibilités au montage que je ne pouvais le faire auparavant, quand l’argent manquait. Désormais, je filme gras, pour ensuite monter sec « , conclut François Ozon dont le film fort émouvant laisse une impression durable.

L.D.

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