La mondialisation des virus : Ce qu’il faut savoir

Le sida au début des années 1980. L’épidémie de fièvre Ebola un peu plus tard. Le Sras en 2003. Et maintenant, l’épizootie de grippe aviaire. Repérée en Corée à la mi-décembre 2003, la grippe du poulet touche désormais une dizaine de pays, de la Chine au Pakistan, en passant par la Thaïlande. Heureusement, ce virus n’a, à ce jour, pas rencontré celui de la grippe humaine. Mais, si cela se produit, l’Organisation mondiale de la santé craint que ce nouveau germe ne fasse des millions de victimes. D’où viennent ces virus ? Pourquoi apparaissent-ils maintenant ? Quels sont les risques pour la population mondiale ? Depuis quelques années, les spécialistes annoncent l’imminence d’une épidémie à l’échelle planétaire. Jamais la situation n’a été aussi favorable à la mondialisation des virus.

(1) Renseignements : O2 501 83 37 ou 02 501 80 99.

Deux mois. A peine. Il n’aura donc pas fallu davantage pour qu’une banale infection virale chez un poulet coréen se transforme en épizootie mondiale et, demain peut-être, en épidémie planétaire. Mi-décembre 2003 : la Corée signale officiellement un premier cas de grippe aviaire. Fin janvier 2004 : dix pays sont touchés, une cinquantaine de millions de bêtes abattues, l’armée appelée en renfort dans certains Etats. De la Chine au Pakistan en passant par l’Indonésie, l’épidémie ne cesse de s’étendre. Les mesures autoritaires, comme l’interdiction de transport des volailles, se multiplient. Le nombre de décès augmente de jour en jour û 3 morts le 12 janvier, 21 un peu plus d’un mois plus tard (et 80 millions de bêtes abattues).

La prochaine étape ? Ce pourrait être une transmission directe du virus de l’homme à l’homme, sans passer par l’animal. Un degré supplémentaire dans l’échelle des risques qui se traduirait, prévoit déjà l’Organisation mondiale de la santé (OMS), par une pandémie mondiale, à l’image de ce qu’a été la grippe espagnole de 1918, avec, à la clef,  » des millions de morts  » en Asie, mais aussi en Europe et sur le continent américain. Scénario catastrophe ? Peut-être. Mais il est malheureusement plausible. Bon nombre de maladies qui nous affectent sont en effet transmises par les animaux. Elles semblent même se multiplier ces dernières années. Plus grave encore, elles laissent les spécialistes (virologues, vétérinaires, médecins) très démunis en matière de thérapeutique. Il n’est que de se rappeler l’émergence û récente û de la fièvre Ebola, des virus Hendra et Nipah, ou du Sras (syndrome respiratoire aigu sévère) l’année dernière. Voire celle, un peu plus ancienne, du sida.

Le sida, justement : avec l’apparition de cette maladie, un dogme est tombé, celui de la barrière des espèces. Autrefois, on pensait que les virus respectaient les espèces, qu’ils avaient une spécificité pour leur  » hôte « , c’est-à-dire l’homme ou l’animal dans lequel ils ont besoin de vivre pour se développer. Seule la rage, capable de passer librement d’un être vivant à un autre, faisait exception. Barrière des espèces : ce concept est donc une notion récente, inventée en même temps que l’idée de son franchissement û précisément au moment où on a démontré que le virus du sida était en réalité un virus d’origine simienne. Et c’est là le principal motif d’inquiétude de l’OMS : que, tout comme le VIH, le virus de la grippe aviaire se soit si bien accommodé de son nouvel hôte, l’homme, qu’il soit capable de provoquer des infections entre individus. Pourquoi cet obstacle, qui se dresse entre tous les groupes d’animaux et se matérialise différemment pour chaque maladie, est-il si rarement franchi ? Parce que, le plus souvent, il s’agit d’une frontière biologique forte, qui oblige les virus à s’adapter sur le plan génétique. En pratique, la plupart d’entre eux en sont incapables : ils se contentent de se multiplier en reproduisant, à l’identique, leur génome.

En revanche, certains virus, tels celui du sida ou celui de la grippe aviaire, ont en commun une grande capacité à muter, qui leur permet de se modifier rapidement. Résultat : nombre d’entre eux disparaissent au fil de ces évolutions successives, mais d’autres peuvent, au hasard des variations survenues, se révéler extrêmement pathogènes. C’est de cette façon que H5N1 û le virus responsable de la grippe aviaire en Asie û a acquis la propriété de reconnaître les cellules humaines et de pouvoir y entrer.  » Peu virulent à l’origine, ce germe se multipliait chez les canards sauvages, mais sans les rendre malades. Puis, à un moment donné, par accident, H5N1 a infecté des poulets. Il a rencontré des hôtes pour lesquels il était légèrement moins adapté. Du coup, il est devenu susceptible de muter « , raconte Véronique Jestin, spécialiste de la grippe aviaire, envoyée, à la fin de janvier 2004, par l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) au Vietnam. Quelques mois ont ainsi passé, durant lesquels le virus a circulé parmi les volailles. De petites modifications en infimes variations, il s’est avéré de plus en plus infectieux. Jusqu’à devenir très dangereux. Au point qu’aujourd’hui la mortalité approche les 100 % parmi les poulets grippés.

Mais le virus de la grippe aviaire n’en est qu’à la phase d’exploration. Fort heureusement, il ne se sent pas encore à l’aise chez l’homme. La preuve : il ne peut pas s’y multiplier et se transmettre à d’autres individus. La barrière des espèces n’a été qu’à moitié franchie. Pour se répandre dans la population humaine, il faudrait encore qu’il subisse quelques modifications génétiques. Cette seconde étape peut s’accomplir, comme la première phase, par mutations successives û ce qui prendrait plusieurs mois. Mais il existe un moyen beaucoup plus rapide : la recombinaison entre le virus aviaire et son homologue humain. Ce scénario, redouté par les autorités sanitaires, est tout à fait réaliste. Il suffirait que les deux variantes de la maladie se rencontrent chez un même être vivant.

Où ? Dans les cellules d’un homme ou dans celles d’un porc û animal dont on sait depuis longtemps qu’il peut incuber les deux sous-types du virus. Comment ?  » A l’occasion d’une coïnfection par les deux souches, explique Sylvie van der Werf, spécialiste des virus respiratoires à l’Institut Pasteur. Celles-ci peuvent en effet fusionner dans une seule et même cellule, et y libérer simultanément leur matériel génétique (voir page ci-contre). Ensemble, leurs génomes ont alors la possibilité d’échanger des gènes.  » Comme cet échange se fait au hasard des cassures, le réarrangement peut être mineur. Il peut également donner naissance à un virus bien plus redoutable, capable de se répliquer dans les cellules humaines sans pour autant être reconnu par notre système immunitaire. Quand ? C’est toute la question. On ne le saura probablement que lorsque cette mutation aura eu lieu. C’est-à-dire trop tard. Elle s’est peut-être déjà produite car,  » dans les pays tropicaux, comme le Vietnam ou l’Indonésie, le germe de la grippe humaine foisonne presque toute l’année « , note Sylvie van der Werf. Récemment, il a d’ailleurs infecté une touriste allemande de retour de Thaïlande, déclenchant au passage un mouvement de panique dans le pays.

Il y a tout juste un an, en février 2003, une première alerte à la contamination interhumaine avait été lancée par les Pays-Bas. Un virus d’origine aviaire appelé H7N7 avait été repéré dans un élevage de poulets. Il avait contaminé 83 personnes, provoquant un décès chez un professionnel exposé et, plus inquiétant encore, trois cas de transmission au sein d’une même famille. Aux yeux de nombreux experts, cet épisode rappelait l’existence d’un  » risque théorique de réassortiment génétique  » entre les virus humains et les virus animaux de la grippe. Un tel phénomène était déjà à l’origine des pandémies de grippe observées au xxe siècle.

Si une telle épidémie a pu être évitée l’année dernière, c’est d’abord parce que la souche en question (H7N7) était moins infectieuse que le H5N1 isolé aujourd’hui en Asie. C’est aussi parce que  » les moyens mis en £uvre par les pays développés sont nettement plus efficaces qu’en Asie « , note Bernard Vallat, directeur de l’Office international des épizooties (OIE).  » Plus un pays est pauvre, moins il dispose d’un service public vétérinaire capable d’agir rapidement. Et plus la maladie s’étend, plus le danger potentiel d’une transmission interhumaine existe. Le problème, c’est que nous avons beau être mandatés par l’OMC pour assurer la sécurité du commerce international, nous ne disposons pas de Casques bleusà « , ajoute-t-il. Le seul précédent connu d’un virus H5N1 s’est produit à Hongkong en 1997. Il n’incite guère à l’optimisme : cette épidémie de grippe aviaire avait alors contaminé 18 personnes. Et provoqué 6 décès, soit un taux de mortalité de 33 %. Dans ces conditions, on comprend mieux l’inquiétude de l’OMS. D’autant que, selon les spécialistes, jamais la situation n’a été aussi favorable à l’émergence et à la mondialisation des virus. La faute du réchauffement climatique tout d’abord. En 2002, la revue Science publiait un article montrant qu’une hausse de température d’un demi-degré suffisait pour que certaines maladies se propagent deux fois plus rapidement. Plusieurs variétés d’insectes, moustiques et mouches notamment, remontent un peu plus, d’année en année, vers le nord. Quelques-unes traversent même la Méditerranée, alors qu’elles ne le faisaient pas auparavant. C’est ainsi que le virus du Nil s’est aventuré en Camargue en octobre 2003, et que la dengue û maladie qui infecte déjà près de 50 millions de personnes dans le monde tous les ans û pourrait un jour s’installer en Europe.

Certes, le réchauffement de la planète joue un rôle. Mais ce n’est sûrement pas le seul facteur, tempère Hervé Zeller, responsable du Centre français de référence sur les arbovirus, à l’Inserm. La preuve : le changement climatique se fait sur plusieurs décennies, alors que les épidémies se déplacent en l’espace d’une saison. Les deux n’évoluent pas sur la même échelle de temps.  » Ainsi, le paludisme, véhiculé par les moustiques et considéré à présent comme maladie tropicale, existait au Moyen Age jusqu’au nord de l’Angleterre. L’usage intensif du DDT a permis de s’en débarrasser au début du xxe siècle. Mais ce pesticide est maintenant interdit. Conséquence : nous sommes beaucoup plus vulnérables aux moustiques qu’il y a un siècle.

La barrière des espèces n’est donc pas qu’une question cellulaire. Elle peut aussi être géographique. Or, les virologues en sont convaincus, la forêt équatoriale abrite un grand nombre de germes qui n’ont pas encore trouvé leur hôte terminal. Les virus de l’immunodéficience simienne (VIS), par exemple, se développent avec une diversité considérable dans les forêts d’Afrique. Déjà,  » une deuxième variante du VIH, issue du VIS du singe mangabey, circule en Afrique de l’Ouest « , note Martine Peeters, responsable de l’unité  » Prise en charge du sida en Afrique  » à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Certes,  » il est moins pathogène et moins transmissible que le premier « , ajoute-t-elle, mais il laisse présager l’apparition d’un VIH-3 qui pourrait être plus grave.

Parmi les causes de cette apparition, progressive et inéluctable, de nouveaux virus, il y a également le rôle joué par l’homme lui-même. Avec le défrichage de nouvelles terres agricoles, les animaux d’élevage se retrouvent au contact de bêtes sauvages qu’ils ne rencontraient pas antérieurement. C’est ainsi que le virus Nipah est apparu en 1998 en Malaisie, tuant 105 personnes. Véhiculé par des chauves-souris forestières, il avait infecté l’homme via les porcs domestiques. Son cousin, le virus Hendra, avait choisi quant à lui les chevaux comme passerelle avant d’infecter trois personnes en Australie en 1994. De même, les déforestations sauvages effectuées dans les forêts tropicales (plusieurs milliers de kilomètres carrés chaque année) aboutissent parfois à une transmission directe, sans avoir à franchir la barrière des espèces. Ainsi, entre les grands singes et l’homme, le virus de la fièvre Ebola ne change pas, car  » il est trop stable pour muter. Mais, jusque-là, la probabilité pour un être humain d’être contaminé via l’animal ôréservoir », en l’occurrence une chauve-souris, était faible « , explique Eric Leroy, spécialiste du virus Ebola. L’hypothèse la plus vraisemblable est donc celle-ci : le virus serait d’abord passé à des hôtes (grands singes, antilopes) que l’homme côtoie davantage, avant de contaminer ce dernier au cours de chasses effectuées dans des conditions périlleuses û morsures accidentelles, blessures…

Parfois, la déforestation et le défrichage, si catastrophiques sur le plan écologique, ne sont même pas en cause. Poussant à la concentration de populations, la croissance démographique et l’urbanisation peuvent, en elles-mêmes, être des facteurs de dissémination des virus. Les villes offrent des foyers d’infection idéaux. Pour la fièvre jaune, par exemple : les flambées épidémiques de cette maladie û qui sévit en Afrique comme en Amérique du Sud û partent toujours de la forêt, car les hôtes principaux du virus sont des singes. Mais, au lieu de rester cantonnées à quelques zones rurales, elles suivent les routes vers les villes. Une fois le fléau introduit par des migrants dans ces zones densément peuplées, les moustiques se chargent alors de le propager dans la population. Seules des campagnes de vaccination massives permettent d’endiguer ces flambées épidémiques.

Il y a pire encore. L’avion. Tourisme, voyage d’affaires, transport d’animaux : le développement du transport aérien a changé les deux paramètres fondamentaux que sont la vitesse et le nombre de personnes en déplacement. Il y a encore quelques dizaines d’années, il fallait des jours, voire des semaines, pour traverser un océan. Actuellement, quelques heures suffisent. Conséquence : alors qu’elles étaient restreintes à quelques pays du monde, de nombreuses maladies émergent désormais là où on ne les attend pas. On a pu le constater avec le Sras l’année dernière. Parti de la province chinoise de Guangdong, il a rejoint Pékin. De là, le virus a profité des liaisons aériennes pour atteindre Hongkong et Singapour. Avant de  » visiter  » l’Europe et le Canada.

L’avion, c’est aussi le moyen de transport emprunté par le virus du Nil pour traverser l’Atlantique en 1999. Ce virus, autrefois restreint à l’Afrique et récurrent en Europe du Sud, a subitement émergé en plein New York, avant de se propager à la côte ouest des Etats-Unis, aux Caraïbes et au Canada. Il a été introduit depuis le Moyen-Orient via des oiseaux importés ou des moustiques transportés par hasard dans les cales d’un avion. Comme les vecteurs sont des moustiques du genre Culex û ceux que l’on retrouve partout dans le monde û il n’a eu aucun mal à se propager et à s’installer dans ses nouvelles régions d’adoption.

Un germe très virulent capable de franchir la barrière des espèces, des pays à forte densité de population, une zone géographique où les déplacements sont fréquents et nombreux : avec la grippe aviaire, tous les facteurs de risque sont réunis.  » Nous sommes donc dans un contexte particulièrement favorable à une diffusion forte, rapide et difficile à contrôler du virus « , constate Bernard Vallat. D’autant que, en Asie,  » l’économie du poulet est en elle-même un facteur aggravant « , fait-il remarquer : les volailles vivent en semi-liberté, elles constituent souvent la base de l’alimentation en protéines et se vendent vivantes sur les marchés. La solution, selon lui ? Il faudrait d’abord isoler les fermes concernées û  » au besoin en réquisitionnant l’armée, comme cela a été fait au Royaume-Uni lors de l’épidémie de fièvre aphteuse en 2001 « . Puis abattre tout le cheptel malade, dans des conditions sanitaires satisfaisantes, ce qui n’est pas forcément le cas à présent. Et, enfin, se lancer dans un programme de vaccination massive des bêtes dans les zones encore indemnes de la maladie.

Encore faudrait-il connaître avec précision l’étendue de l’épidémie. On en est malheureusement loin. Depuis son démarrage, la quasi-totalité des pays asiatiques concernés ont, à un moment ou à un autre, menti. Des semaines durant, l’Indonésie a prétendu que la grippe aviaire épargnait ses élevages. La Chine ne communique qu’avec une extrême réticence sur le nombre de ses provinces touchées. Le gouvernement thaïlandais a attendu le 28 janvier pour admettre des  » cafouillages  » dans sa gestion de la crise. Le Laos, quant à lui, affirme que la situation est parfaitement maîtrisée… Or la crise du Sras, survenue l’année dernière, l’a montré de façon claire : seule une transparence totale des autorités politiques pourrait permettre de juguler l’épidémie. Cette exigence a un prix. Elevé. Sur le plan sanitaire, bien sûr, notamment pour les professionnels en première ligne. Le Dr Carlo Urbani, expert en maladies tropicales pour l’OMS, avait été le premier médecin à identifier le virus du Sras chez un homme d’affaires américain admis dans un hôpital à Hanoi. Ce praticien en est mort quelques semaines plus tard, le 29 mars 2003.

Mais cette exigence a également un prix élevé sur le plan économique. Qu’un pays annonce qu’il est atteint de la grippe aviaire et le tourisme s’effondre. Qu’un éleveur découvre qu’un de ses poulets est malade et c’est tout son élevage qui risque d’être abattu. A des tarifs souvent dérisoires, ce qui ne le pousse guère à admettre la vérité. Autant dire que, pour un pays comme la Thaïlande, quatrième exportateur mondial de volailles, les enjeux sont considérables. Et que l’Asie ne réglera pas seule le problème.  » Les pays développés doivent absolument offrir un appui massif sur le plan financier aux pays les plus pauvres « , lance Bernard Vallat, qui estime à  » 100 millions de dollars  » la somme minimale à engager pour les premières mesures d’urgence. Quant aux actions à moyen terme,  » elles se chiffreront en milliards de dollars. Faute de quoi, demain ou après-demain, une nouvelle crise de même nature surviendra, c’est inéluctable « .

C’est donc bien une mobilisation à l’échelle mondiale qui doit être entreprise. Le plus mauvais calcul consisterait, pour les pays développés, à fermer les yeux en espérant que la grippe aviaire s’arrête par on se sait quel miracle à leurs frontières. Si un élevage est contaminé en Europe, les mesures à mettre en £uvre ne seront d’ailleurs guère différentes de celles adoptées lors de l’épidémie de vache folle : des abattages massifs, l’installation de pédiluves à la sortie des bâtiments contaminés, l’achat de tenues spécifiques (combinaisons à usage unique, protections oculaires, masques jetablesà), des mesures de protection pour l’ensemble du personnel et, au final, des indemnisations très élevées pour les éleveurs. Toute la filière avicole serait alors touchée. Mais, quelles que soient les précautions prises, elles ne réduiront pas les risques à zéro. L’importation illégale d’oiseaux tropicaux, en particulier, est source de dangers potentiels. De façon générale, tous les animaux exotiques peuvent transmettre des virus inconnus, donc virtuellement infectieux. Et les douanes, même alertées, n’ont probablement pas de moyens de contrôle suffisants.

La menace est bien réelle, les autorités en sont conscientes. Comme elles sont conscientes que le pire serait une contamination directe entre humains causée par un nouveau virus, issu de la recombinaison entre virus de la grippe humaine et virus aviaire. Si cette hypothèse survenait, même une seule fois, même au fin fond de la Chine, les mesures seraient plus sévères encore en Europe. En Belgique, un premier train de mesures a déjà été pris, confirme le Dr Daniel Reynders, responsable de la Cellule de vigilance sanitaire. Outre diverses dispositions d’alerte des professionnels de la santé, les précautions concernent les voyageurs rentrant du Sud-Est asiatique. Pour eux, comme pour ceux qui s’y rendraient, la cellule Avis de voyages du ministère des Affaires étrangères dispense d’ailleurs les conseils de l’OMS et du ministère de la Santé (1). En cas de syndrome grippal inquiétant survenant chez une personne ayant séjourné dans un pays à risque, l’Institut scientifique de santé publique sera chargé d’analyser les prélèvements sanguins pour y détecter l’éventuelle présence du H5N1.

 » Contrairement à l’époque des épidémies de grippe espagnole ou de celle de Hongkong, précise le Dr Thierry Van Laethem, médecin interniste au service des maladies infectieuses du CHU Saint-Pierre (Bruxelles), nous disposons de deux médicaments antiviraux efficaces. Ils peuvent être prescrits de manière préventive, mais aussi comme traitement, pour autant qu’on les utilise dans les trente-six premières heures suivant l’apparition de la maladie.  » Actuellement, dans notre pays, le stock disponible de ces produits ne dépasse pas 36 000 doses. Conscients de la nécessité d’augmenter ces réserves, les experts ont déjà prévenu le gouvernement : s’il faut prescrire ces médicaments, cela coûtera cher. Et même très cherà  » Selon le profil de l’épidémie, ces substances seraient délivrées en priorité aux groupes à risque, et en attendant le vaccin mis au point pour contrer la maladie « , détaille le Dr Reynders. Si le virus passe effectivement d’homme à homme, ces dépenses en médicaments antiviraux pourraient cependant s’avérer indispensables. De fait, en cas de grippe, on est contagieux dès la période d’incubation. Cela signifie qu’une personne atteinte a statistiquement le temps d’en contaminer 20 autres avant d’être prise en charge et isolée. Voilà pourquoi l’OMS évoque la possibilité de millions de victimes. Voilà aussi pourquoi elle pourrait, malheureusement, avoir raison. l

Vincent Olivier, Emile Tran Phong et Pascale Gruber

L’apparition du sida a définitivement fait tomber le dogme de la barrière des espèces

Plus la maladie s’étend, plus le danger potentiel d’une transmission interhumaine existe

La démographie, l’urbanisation et les transports aériens sont des facteurs de dissémination des virus

Un porteur du virus de la grippe a le temps de contaminer 20 personnes avant d’être pris en charge

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