La malédiction d’Aywaille

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif

Le procès des Houioux, des forains accusés d’assassinat et de tentative d’assassinat contre les Hauldebaum père et fils, une autre famille de forains, devait être l’affaire de l’année dans la région. Inédit : le principal inculpé s’est suicidé le jour de son procès. Plongée dans le Far West forain.

C’était la nuit, l’hiver, le gros temps sur cette petite ville à quelques kilomètres de Spa. Peu avant minuit, ce 2 mars 2007, devant la modeste gare d’Aywaille, deux hommes sont exécutés à l’arme à feu, et leurs cadavres étendus près du caniveau. Armand et Joachim Hauldebaum étaient père et fils, ils avaient 45 et 21 ans. Joachim est vivant, mais la balle de 6.35 mm l’a laissé sur une chaise roulante. La nuit même, les policiers vont cueillir Roger  » Junior  » Houioux, qui avoue que son père et lui s’étaient engueulés avec les Hauldebaum. Mais il n’a pas tiré, c’est  » papa « . Impossible de mettre la main sur  » Pa « , il a fui. Après cinq jours de cavale, au petit matin, Roger Houioux père se rend. Il ne supportait pas que  » son fils soit en prison à sa place « .

 » Pour les gens, les Hauldebaum étaient des crapules « , déclarent ceux qui les ont connus.  » Ils l’ont bien cherché…  » Dans cette localité soucieuse de paix et de respectabilité, les deux victimes suscitent l’hostilité plutôt que la pitié. Les Houioux et les Hauldebaum venaient tous deux du monde des forains. Les premiers avaient tout ; les autres, rien. La jalousie, obsédante, fera le reste. Roger Houioux et sa femme, Maggy Hausse, sont arrivés à Aywaille il y a longtemps : l’été, ils transportent leur stand de tir et leur baraque à frites sur les ducasses, l’hiver, ils reviennent pour faire halte sur un bout de terrain. Houioux, lui, n’est pas né sur des moulins qu’on monte et démonte. Père ouvrier aux chemins de fer, mère au foyer, il étudie le dessin, travaille pour une agence publicitaire quand il rencontre Maggy. Elle n’a pas son certificat d’études et a vécu une enfance qui est celle de tous les forains. Née à Roclenge-sur-Geer, elle traverse la Belgique en tout sens et va à l’école quand ça lui chante. C’est comme ça chez les Hausse. On s’initie à la vie sur les manèges. Le fils unique, Roger  » Junior « , grandit chez ses grands-parents. Lui non plus n’apprend rien à l’école. Il en sort dès l’âge de 13 ou 14 ans, pour rejoindre ses parents sur les kermesses. Il ne les quitte plus, il dort avec eux dans leur voiture de ménage.

Famille. Un mot lourd de sens chez les Houioux : une mère,  » entièrement dévouée à son fils, soumise à l’autorité de son époux, qui a une dépendance alcoolique « , et un père qui s’est érigé en chef de  » clan « . Chez les Houioux, on vit l’un tout contre l’autre, on se serre les coudes. Certes, depuis son mariage, à 20 ans,  » Junior  » s’est casé : une fille de forains comme lui, avec qui il aura deux filles. Mais il continue à travailler avec ses parents, et quand sa mère s’enivre, elle couche parfois sur son canapé. L’expert psychiatre note d’ailleurs chez lui  » une affectivité immature et égocentrique « . Dans la vie de tous les jours, Junior n’aime guère être contredit, encore moins résister à l’instinct du moment. En juillet 2004, un automobiliste aurait frôlé sa voiture de trop près, alors qu’il était lui-même en stationnement au milieu de la chaussée, porte ouverte. Le conducteur s’en tire avec quatre points de suture. En août 1995, un client mécontent constate la même impulsivité.  » Junior  » lui porte un violent coup de tête : neuf points de suture. Impulsif, il se montre aussi carrément inélégant. Lors d’un bal, à Bastogne, en août 1996, il frappe une jeune fille. Il se rue aussi sur une jeune femme, l’insulte et s’en prend à son véhicule. Cette dernière lui aurait pris un emplacement qu’il convoitait pour y garer sa Porsche. Roger et Maggy Houioux lui ont-ils appris qu’il était définitivement le roi ?

La jalousie, ce mobile ordinaire

Pendant que les Hauldebaum, les  » Quinquin  » comme on dit ici, vivent d’allocations et de ferrailles, les Houioux s’enrichissent.  » Junior  » revend son luna-park (reçu de ses parents en cadeau de mariage), rachète un restaurant, puis en acquiert un second. Il modifie le premier, une partie en friterie, qu’il délègue à son père, l’autre, en boutique de vêtements qu’il confie à son épouse. Les Houioux sont propriétaires, généreux ; ils font la fête, ont beaucoup d’amis. Les Hauldebaum semblent irrités par cette réussite apparente. Le lundi précédant les faits, Armand entre dans la brasserie tenue par le fils Houioux, ce qu’il n’avait jamais fait. En partant, il refuse de payer. Une autre fois, il refuse de régler un repas consommé dans la friterie :  » Je paie pas, vous êtes riches assez. « 

C’est sans doute la jalousie encore, ce mobile trop ordinaire, qui semble avoir déclenché la dispute fatale. Ce 2 mars 2007,  » Junior  » se rend au Café de la gare, à quelques mètres de sa brasserie, s’installe au comptoir, offre une tournée générale. Armand et Joachim Hauldebaum père et fils sont là et le chauffent : ils lui reprochent d’avoir de l’argent, lui disent qu' » il s’y croit « , qu' » il méprise tout le monde avec ses beaux habits « . Puis Armand l’aurait poussé, le  » fils Quinquin  » lui aurait promis :  » Je vais venir tout casser à ton café.  » Junior s’enfuit, retrouve son père à son établissement.  » Pa, il faut absolument que tu viennes, je suis tout seul, j’ai des misères avec les Quinquin, ils m’ont frappé, ils m’ont tombé dessus tous les deux, ils m’ont menacé de venir tout casser à la brasserie.  »  » Oh les Quinquin, oh misère, Roger, j’ai 64 ans, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? « 

Il sait ce qu’il va faire. Car, dans le clan Houioux, la famille, c’est sacré. L’examen psychiatrique a souligné chez Roger Houioux père  » l’importance de la famille et des liens de responsabilité « . Il appelle son épouse – ce soir-là, elle a bu un coup de trop – et lui demande d’apporter le revolver qui se trouve dans l’armoire de la cuisine, un 357 Magnum chargé de six cartouches (on en découvrira 11 en perquisition).  » Pour se défendre « , dit-il.  » L’attente devenait insupportable : on était très nerveux et ils n’arrivaient pas.  » Le trio  » papa-maman-fiston  » repart alors vers le Café de la gare,  » avec l’intention de trouver un arrangement « . Les Hauldebaum en sortent. Ça s’insulte, ça se menace, ça se provoque.  » Vas-y, tire !  » Deux fois, à bout portant : Armand meurt sur le coup, l’autre balle traverse Joachim de part en part et touche la moelle épinière. Les Houioux les croient-ils morts ? Ils décampent.

 » Il a pété un fameux plomb, le Houioux ! lâche un patron de bar. Mais il a fait ce que d’autres auraient peut-être aimé faire.  » Car, peu à peu, les Hauldebaum étaient devenus  » un fichu problème « , et la localité semble faire bloc contre la tribu.  » Personne n’était tranquille de les savoir dans les parages. On savait qu’un jour ça finirait mal.  » Et pourtant, la police n’a enregistré que deux plaintes. L’une concerne Joachim, qui a tabassé un tenancier à coups de tabouret ; la seconde, Armand, pour des faits identiques.

Roger,  » Junior  » et Maggy Houioux sont tous les trois accusés d’assassinat et de tentative d’assassinat. Le père, lui, endosse tout. Il aurait, seul, tué (l’expertise balistique révèle l’utilisation d’une seule arme), puis fait disparaître l’arme dans le canal Albert. Le 14 juin, ils devaient comparaître devant les assises de Liège. Le père n’y était pas : il s’est tiré une balle dans la tête trois heures avant de se constituer prisonnier au poste de police du palais de justice (il avait été remis en liberté dix-huit mois après son arrestation). Il a laissé une lettre. Dans la tête du tueur, le chef n’a pas su protéger sa famille. Ils ne seront plus que deux dans le box des accusés. Le procès est reporté au 5 septembre.

SORAYA GHALI

Chez les Houioux, on vit l’un tout contre l’autre,

on se serre

les coudes

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