La maison des tontons

Ce n’est pas une  » agence de placement de vieux « . A Liège, une ASBL qui envoie au Sénégal des Belges pensionnés (bricoleurs du dimanche ou spécialistes pointus), développe une forme d’aide humanitaire originale, pratique, directe… et très appréciée en brousse

(1) Tonton est, au Sénégal, le nom que l’on donne à un grand ami.

(2) Africa 2000, 145, route du Condroz, à 4031 Liège.

Le dynamisme, chez les seniors, est un feu qui couve. Une simple étincelle suffit parfois à le ranimer. Dans sa villa d’Angleur, sur les hauteurs de Liège, où la gelée matinale a poudré de blanc les branches nues des arbres du jardin, André Dethier, en dépit de son grand âge, bout d’impatience. Quelques jours encore, un mois, tout au plus, et la maison de Diarare, au Sénégal, pourra accueillir confortablement ses premiers pensionnés belges… Sur place, Joseph, 70 ans, indépendant liégeois à la retraite, met la dernière main aux travaux de maçonnerie – il reste à monter le mur de clôture. Renée, ex-laborantine de l’ULg et Roger, électricien à Seraing, 95 ans chacun, ont aussi séjourné plusieurs semaines dans les gravats. Au soleil de janvier, ces trois-là essuyaient les plâtres, en quelque sorte. Pour que ceux qui prendront bientôt la relève disposent (gratuitement) d’une chambre individuelle meublée (avec salle d’eau), d’une Citroën Méhari et d’une cuisinière à demeure. Ensuite, libre à eux d’occuper leurs journées agréablement, pourvu qu’ils se rendent utiles aux 2 000 habitants de ce petit village de brousse, situé à deux heures à peine de Dakar…

 » 60 ans ! La vie commence à 60 ans !  » rugit Dethier. Lui, qui en porte vaillamment 81, est là pour l’attester. Pour être passé par ce cap, cet ancien directeur du Grand Bazar de Liège sait que tout travailleur qui a  » atteint la limite d’âge  » se trouve un jour, brutalement, exclu du monde des vivants. Tant d’hommes soudain  » hors d’usage  » sont venus lui confier leur désarroi ! De vrais crève-c£ur ! Comme cet employé de la SNCB qui, au lendemain de sa mise à la pension, s’était levé machinalement pour rejoindre la gare. Dans le bus, honteux de sa bévue, il avait fondu en larmes. Il se sentait vidé, bon à rien, sauf à regarder la télé.  » Il suppliait qu’on lui donne un balai, quelque chose à faire, n’importe quoi…  » Combien d’autres ressentent ça ? » Or l’expérience du troisième âge, qui est souvent considérable, peut encore profiter à des gens qui en ont besoin « , poursuit Dethier. Offrir à des grisons la possibilité de couler une retraite heureuse, tout en valorisant leurs compétences. Faire du bien à autrui, en vivant mieux. Pourquoi pas ?

L’idée est née ainsi, de la très grande détresse des uns et des autres. Au bord de l’Atlantique, à Palmarin, au mois de juin 1991. Où Dethier, qui visite le Sénégal avec deux vieux potes, écoute les doléances d’un groupe de pêcheurs. C’est l’époque de l’année où, dans les huttes, chacun compte ses grains. La période de  » soudure  » où, en attente de la nouvelle récolte, le menu se résume souvent à du mil, matin, midi et soir. Les enfants ont le sourire, malgré des ventres ballonnés. Dans la petite salle de classe où quelques dizaines de femmes se sont réunies, Dethier pose une question innocente :  » Mais pourquoi ne faites-vous pas du fromage avec le lait de vos chèvres ? » Suit un silence pesant.  » Vous avez bien des chèvres ? » Toutes :  » Oui, en pagaille !  »  » Qui donnent du lait ? »  » Et comment !  » assurent-elles.  » Alors, pourquoi pas du fromage ? » Le silence, à nouveau. Les habitués de l’Afrique connaissent ce mutisme : c’est le signe qu’un propos comporte quelque chose de proprement incompréhensible. Jusqu’à ce que l’une des participantes risque :  » Mais enfin, tonton (1), comment veux-tu qu’on fabrique du fromage avec du lait ?…  » Se peut-il que des rurales ignorent une technique aussi sim- ple ? Dethier se rend à l’évidence : elles ne la savent pas, car on ne la leur a jamais montrée. Alors, dans son esprit, les contours d’une symbiose prennent forme. D’un côté : des milliers de villageoises qui ne demandent qu’à apprendre. De l’autre : autant de Belges dotés de savoirs inutiles, qui se morfondent dans la solitude et la pluie. Pourquoi ne pas les mettre en contact ?

De retour en Belgique, Dethier soumet le projet à l’ASBL dont il fait partie (2). L’enthousiasme de ses membres se vérifie auprès du public : une réunion d’information, organisée à Liège, réunit… 500 amateurs !  » 490 personnes voulaient partir tout de suite. Et nous ne faisions qu’émettre une idée !  » Impensable d’envoyer des sexagénaires en terre étrangère, de les inciter à trimer en les abritant seulement sous des paillotes. L’ASBL, qui a peu de ressources (elle a bénéficié d’un subside de 12 500 euros octroyé par la Région wallonne), a finalement pris treize ans pour bâtir un logement au standing acceptable. Des habitants du village se sont relayés, sous la surveillance des femmes locales et la conduite de Roger, 66 ans, pensionné promu chef de chantier. Germain, un ancien militaire ardennais, y a aussi  » abattu du bon boulot « . Aujourd’hui, la villa attend ses premiers occupants. Une quarantaine de candidatures,  » dont très peu de farfelues « , se sont accumulées au siège de l’association. Seule restriction : que les volontaires qui ont des petits-enfants ne soient pas trop  » dépendants « , affectivement, de ces derniers. L’expérience a montré que l’éloignement pesait surtout aux grand-mères. Or la durée du séjour au Sénégal est d’au moins deux mois…

Parfois, les  » partants  » s’interrogent sur ce qu’ils doivent réaliser là-bas.  » Il n’y a aucune contrainte. Ni horaire ni contrat. Développez, à Diarere, ce que bon vous semble, propose Dethier. Pas forcément ce que vous avez toujours fait en Belgique. Mais quelque chose qui, en tout cas, serve les intérêts des Sénégalais.  » En manque d’inspiration ? Des anciens agronomes peuvent tenter d’améliorer le rendement des fruits et légumes qui poussent déjà.  » Ensuite, pourquoi ne pas essayer des chicons ? On en importe bien pour les hôtels de la capitale…  » Et les oliviers, les amandiers, les abricotiers, les capriers, les pistachiers, les safrans ? L’ASBL a planché sur ces végétaux qui, cultivés dans d’autres pays chauds, comme à Chypre ou en Turquie, pourraient s’acclimater aisément au Sénégal. Pour la fabrication du fromage de vache ou de chèvre,  » on devrait trouver facilement le spécialiste parmi nos anciens « , pense l’organisateur. Un charcutier serait également bienvenu, puisqu’on trouve du jambon dans les supermarchés, mais hors de prix. L’exploitation de ces produits améliorerait l’alimentation des populations ; leur commercialisation élèverait leur niveau de vie.

Bien sûr, les retraités des secteurs médical ou de l’enseignement (professeurs de langue, éducateurs…) trouveraient également, au Sénégal, le terrain d’une seconde carrière. Le pays possède en outre de bonnes équipes de football et de basket :  » Créer un club sportif au village ferait sûrement un tabac.  » Tout est imaginable. Jacqueline, 62 ans, a voulu ouvrir une crèche.  » Nous pensions que sa suggestion ne collait pas avec la réalité de la société africaine. Erreur ! Il ne faut jamais poser les questions et y répondre soi-même.  » En effet, les femmes de Diarere souhaitaient ardemment une prise en charge de leurs enfants par une Européenne.  » On nous a aussi demandé l’aide d’un mécanicien (capable de remettre en état des forages en panne) et d’un informaticien (ainsi que des ordinateurs…). Les offres de service d’un ex-banquier ont également été accueillies à bras ouverts : là-bas, de nombreux habitants ont constitué des tontines (des sortes de cagnottes) qu’ils gèrent parfois difficilement…

Que ceux qui redoutent des soucis de santé se rassurent – l’hôpital le plus proche se trouve à quinze kilomètres seulement.  » Et on est plus en sécurité à 22 heures en brousse qu’en fin d’après-midi à Liège ou à Bruxelles !  » Enfin, le pensionné devra seulement payer son billet d’avion, ainsi que sa nourriture (nettement moins chère qu’ici). Pour les frais de fonctionnement, l’ASBL réclame 1 euro par jour et par personne. S’il reste des lits inoccupés (la maison peut héberger huit adultes, ou quatre couples), elle accepte que le coopérant invite un parent. En revanche, elle se montre intraitable sur le comportement de chacun.  » Il doit être irréprochable, faute de quoi nous nous réservons le droit de renvoyer le trublion en Belgique.  » Dethier sourit :  » C’est plus prudent : je connais des voyageurs de mon âge plus chauds que les sables du désert…  »

Valérie Colin

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