La ligne rouge

(1) La Gauche et les classes populaires û Histoire et actualité d’une mésentente, éditions La Découverte, 213 pages. Henri Rey enseigne à l’Institut d’études politiques de Paris. L’analyse s’appuie sur de nombreuses enquêtes originales menées dans les quartiers populaires.

(2) Le Gouvernement des riches, éditions La Découverte, 213 pages. Michaël Moreau est journaliste à France-Soir.

L’élimination de Lionel Jospin au premier tour de l’élection présidentielle française du printemps 2002 est restée dans toutes les mémoires. Cet événement symbolise pour d’aucuns l’impopularité de la pensée politique de gauche. Selon le politologue français Henri Rey (1), la défaite du candidat socialiste est bien l’aboutissement d’une mésentente entre les partis concernés et les classes populaires engagée dès les années 1980. Mais cette brouille ne signe ni une adhésion massive à l’idéologie néolibérale, ni l’obsolescence de l’idée de progrès social. Bien au contraire…

Certes, la base électorale des partis de gauche û socialiste, communiste, écologiste û a vieilli et s’est en partie embourgeoisée. Mais d’autres facteurs sont intervenus qui ont convaincu l’électorat populaire d’une similitude entre gauche et droite. Là où les alternances gouvernementales ont nivelé les différences de style, les partis de gauche, longtemps confinés dans l’opposition, ont acquis une culture de gouvernement qui a gommé la visibilité de leurs spécificités. A quoi s’ajoutent un relatif abandon du militantisme sur le terrain et le bilan mitigé des grandes réformes symboliques comme les nationalisations ou les 35 heures.

Le discours aussi a changé. Après la victoire de François Mitterrand en 1981, rappelle Henri Rey, l’accent a été mis sur les contraintes économiques. Contaminée par la pensée unique, la gauche de gouvernement, avec arrogance souvent, a fait sien le slogan thatchérien :  » Il n’y a qu’une seule politique possible.  » En même temps, la classe ouvrière, collectif homogène célébré jadis comme sujet historique de transformation sociale, a disparu des adresses à la population. D’ailleurs, le monde du travail, divisé entre actifs et chômeurs, s’est disloqué en une mosaïque de statuts professionnels et de formes d’emploi diversifiées qui ont, en outre, fragilisé le syndicalisme.

Ces mutations convergentes expliqueraient la désaffection de l’électorat populaire à l’égard des formations de gauche. Et, en creux, le succès des votes protestataires, des idées populistes et des partis d’extrême droite. Pourquoi voter pour la gauche si elle ne se démarque pas de la droite ? Mais la donne change. Arrivé aux affaires dans la foulée de la victoire électorale de Jacques Chirac surfant sur le sursaut républicain, l’exécutif de Jean-Pierre Raffarin a, depuis, montré comment la droite répond aux attentes de la  » France d’en bas « . Dans Le Gouvernement des riches (2), Michaël Moreau dresse notamment un inventaire alarmant des mesures pénalisant les plus démunis et favorisant les nantis. Il y montre aussi ce que cette stratégie doit au monde des affaires.

Cette preuve qu’il n’est donc pas indifférent, pour le salariat, de voir la gauche ou la droite au pouvoir accrédite désormais l’idée que le divorce entre la gauche plurielle et les classes populaires n’a rien de définitif. Autre signe dans ce sens : l’amplification d’une critique de gauche de la gestion gouvernementale passée de la gauche plurielle et le renforcement de l’extrême gauche. A bâbord toutes ? Henri Rey ne croit pas à la radicalisation, mais à une £uvre de clarification : les partis de gauche doivent, dit-il, reconnaître leurs emprunts aux idées libérales et accorder leurs programmes à ce qu’ils sont en mesure de réaliser. Mais, prévient-il, il n’y aura de réconciliation que si la lutte contre l’insécurité sociale des classes populaires constitue leur référence principale. Une ligne rouge à ne pas franchir qui n’est sans doute pas propre à la France…

Jean Sloover

L’ancrage populaire de la gauche a dérapé. Comment rattraper la sauce ?

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content