La guerre des certitudes

Le climat est à la haine. Entre ceux qui croient au réchauffement global et ceux qui n’y croient pas, le dialogue est rompu : ils n’échangent plus que des invectives, voire des injures, dans une atmosphère de plus en plus tendue.

L’histoire des sciences est riche de controverses. Mais elles ont rarement atteint une telle violence et n’ont jamais impliqué autant d’intervenants. Par la grâce d’Internet, la polémique climatique a débordé du cadre feutré des congrès et des revues scientifiques. En 1992, lors du Sommet de la Terre de Rio où fut évoquée largement l’hypothèse du réchauffement climatique, le réseau Internet était encore confidentiel. Depuis, un grand nombre d’adeptes des forums de discussion, souvent plus passionnés que compétents, ont envahi la Toile. Divers noms de baptême y ont aussitôt fleuri pour désigner chaque camp impliqué dans la polémique du climat : les s ceptiques ont été rapidement désignés sous le terme de deniers, (c’est-à-dire négationnistes), dont les connotations sont lourdes de sens. Les autres ont été appelés warmers ou warmists (c’est-à-dire réchauffistes).

Ces dernières semaines, la pression est singulièrement montée sur le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) : diverses erreurs sont pointées dans son rapport de 2007. Ainsi, une fonte très rapide des glaciers de l’Himalaya y est évoquée à l’horizon 2035. C’est une erreur : cette échéance est prévue pour 2 350 et non pour 2 035. Fatale coquille… Le Giec a fait amende honorable, reconnaissant cette faute, et s’engageant à améliorer ses procédures internes de relecture pour éviter que pareille bévue ne se reproduise. Cette réponse n’a pas calmé ses opposants, qui ont – trois ans après la publication du rapport – relevé d’autres éléments dans le document, lourd de 3 000 pages, qui se sont aussitôt transformés en objets de polémique.  » Comme par hasard, cette offensive est survenue après le sommet de Copenhague et au moment où les Etats devaient s’engager officiellement sur leur plan de réduction d’émissions de CO2 « , glisse le climatologue Jean-Pascal van Ypersele, également vice-président de l’un des groupes de travail du Giec. Hasard ou pas, ceux qui contestent le plus farouchement le travail du Giec réclament désormais la tête de son président, Rajendra Pachauri. Celui-ci n’envisage pas une seconde de leur donner satisfaction.

Une pétition de 31 000 signatures

Au début de la controverse, à l’aube des années 1990, les climato-sceptiques étaient peu nombreux à se manifester. Il s’agissait surtout de météorologues étonnés, sinon consternés de voir l’usage qui était fait de leurs modèles mathématiques de circulation atmosphérique générale. Ils ne comprenaient pas comment les climatologues pouvaient s’en servir pour établir des prévisions à des décennies, sinon des siècles de distance, alors qu’eux-mêmes ne parvenaient guère, avec les mêmes simulations informatiques, à prévoir le temps au-delà de cinq jours. Cet argument n’a pas entamé le consensus autour du Giec jusqu’à la fin des années 1990. C’est alors qu’est déclenchée la première contre-attaque des climato-sceptiques, dirigée contre l’un des ténors de la climatologie, le chercheur américain Michael E. Mann, attaché à la Penn State University : son graphique relatif au passé climatique mettait en évidence le réchauffement de la fin du xxe siècle. Sans faire l’unanimité.

Son graphique en forme de crosse de hockey, publié dans le rapport 2001 du Giec, a été le véritable symbole du réchauffement global ( voir l’infographie). Repris dans le film d’Al Gore, Une vérité qui dérange, il montre des températures d’une stabilité presque parfaite tout au long du dernier millénaire (occultant, selon l’analyse des climato-sceptiques, la période de réchauffement appelée l’optimum médiéval, entre l’an 1 000 et l’an 1 200 environ, ainsi que le petit âge glaciaire, au xviie siècle) jusqu’à ce que les émissions CO2 de la fin du xxe siècle les propulsent vers le haut. Le graphique de Michael Mann se fondait, pour estimer les températures d’avant l’invention du thermomètre, sur l’étude des cernes des arbres. Or, avancent les climato-sceptiques, cette méthode est peu fiable pour reconstituer les températures du passé, puisque la croissance des arbres est principalement gouvernée par la luminosité, l’humidité, les nutriments du sol et… l’abondance de CO2 dans l’air.

La controverse née de la publication de ce graphique, contesté par deux scientifiques canadiens, Stephen McIntyre et Ross McKitrick, n’a jamais été close. Mais c’est à partir de là que les opposants à l’hypothèse du réchauffement se sont manifestés davantage. La mobilisation la plus large s’est cristallisée autour du Global Warming Petition Project, lancé par le chimiste Art Robinson, de l’Oregon State University, et qui a réuni les signatures de près de 31 500 scientifiques et ingénieurs américains. Les signataires de la pétition refusent de se définir comme des  » sceptiques « . Ils s’affirment, au contraire,  » convaincus que l’hypothèse d’un réchauffement d’origine humaine est dénuée de validité scientifique et que toute action gouvernementale fondée sur cette hypothèse serait contreproductive et nuisible, tant pour la prospérité humaine que pour l’environnement naturel de la Terre « .

Des courriels au centre d’un scandale

La polémique n’a guère été relayée par les médias traditionnels. Rare exception : un documentaire intitulé The Great Global Warming Swindle (la grande arnaque du réchauffement global) du Britannique Martin Durkin, diffusée en 2007 sur la chaîne publique anglaise Channel 4. Pour le reste, elle s’est essentiellement popularisée grâce au développement d’Internet et a monté en puissance tout au long des années 2000, jusqu’à la fin de 2009, lorsque survient le Climategate. Ce scandale éclate le 19 novembre 2009, à quelques semaines du sommet de Copenhague, lorsqu’un bon millier de courriels sont soustraits, on ne sait par qui, de treize ans de correspondance archivée à la CRU ( Climatic Research Unit) de l’université d’East Anglia, au Royaume-Uni. Cet institut de recherche est au c£ur des travaux du Giec : il s’est chargé de collecter les relevés climatiques effectués dans tous les pays du monde depuis la naissance de la météo.

Les extraits des courriers électroniques privés échangés par les chercheurs du CRU avec leurs correspondants américains entretiennent l’hypothèse selon laquelle ces climatologues auraient triché sur la sélection des données et sur les corrections statistiques qu’ils leur appliquaient ; ils auraient tu les conclusions de leurs propres études quand elles aboutissaient à des résultats contraires à l’hypothèse du réchauffement ; ou encore ils auraient bloqué les publications hostiles à leurs vues par divers moyens d’obstruction, d’intimidation, voire de chantage. L’un des auteurs (et destinataires) de ces courriels étalés sur la place publique n’est autre que Michael Mann, l’homme de la crosse de hockey.

Tandis que la polémique enfle, notamment dans la presse anglo-saxonne, certaines voix, dont celles de l’American Geophysical Union et de la revue scientifique Nature, s’élèvent pour souligner que cette affaire, sur laquelle la lumière doit encore être faite, ne remet pas en cause le phénomène du réchauffement climatique.

Depuis lors, David King, conseiller scientifique en chef du Premier ministre britannique Tony Blair de 2000 à 2007, a affirmé, lors d’un entretien accordé au quotidien The Independent, que ce piratage informatique était probablement l’£uvre d’une agence de renseignement, qui aurait agi dans le but de torpiller la conférence de Copenhague.  » C’est une opération d’une extraordinaire sophistication, a-t-il dit. Il y a plusieurs organisations capables de mener à bien un tel travail. Ce sont des agences de renseignement nationales, et il me semble que cette opération a été le fait d’un tel groupe.  » D’autres pistes évoquent un délateur interne au CRU.

La fin de l’histoire, en queue de sirène ?

Michael Mann fait aujourd’hui l’objet d’une enquête interne à la Penn State University. Le directeur du CRU anglais, Phil Jones, n’est sorti de son mutisme que pour reconnaître l’authenticité des courriels divulgués le 19 novembre 2009. Il est également soumis à examen par son université d’East Anglia à Norwich. Les scientifiques impliqués pourraient avoir à répondre de leurs agissements non seulement devant leurs instances académiques, mais aussi en justice.

Dans la foulée de ce scandale, Ben Santer, du Lawrence Livermore National Laboratory, un centre de recherche dépendant du ministère américain de l’Energie (DOE), a reconnu publiquement avoir effacé du rapport 1995 du Giec plusieurs passages du texte d’origine qui affirmaient avec insistance que les humains n’étaient pas responsables du réchauffement. Il a expliqué avoir agi ainsi par souci de  » cohérence « .

Le scandale s’étend à d’autres institutions importantes liées au Giec comme le Giss (Goddard Institute for Space Studies) de la Nasa, installé à l’université Columbia à New York, ou le NCDC (National Climatic Data Center) de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) à Nashville, au Tennessee. Ces deux centres stratégiques de traitement des données climatiques sont accusés par John Coleman, le plus célèbre télé-météorologiste américain, d’avoir faussé des relevés de température effectués aux Etats-Unis et dans le monde entier pour accréditer l’hypothèse du réchauffement. C’est ainsi, par exemple, que, sur la base de ses relevés de température terrestres, la NOAA aurait désigné juin 2009 comme le deuxième mois de juin le plus chaud depuis 130 ans, alors que les relevés par satellites le classaient à la 15e place des mois de juin les plus froids des trente et une dernières années.

Si les accusations portées contre la Nasa et la NOAA se révélaient fondées, le réchauffement lui-même pourrait être remis en question, ce qui donnerait raison aux climato-sceptiques. On en saura peut-être un peu plus en mars prochain, quand la Commission de la science et de la technologie du Parlement britannique tiendra une session pour évaluer les implications des divulgations récentes  » sur l’intégrité de la recherche scientifique au CRU  » et  » sur l’indépendance des deux autres centres de données internationales « . Conclusion provisoire du physicien américain John P. Costella, auteur d’une exégèse des courriels du Climategate :  » Ceci est une des périodes les plus sombres de l’histoire de la science. Ceux qui aiment la science en seront chagrinés. Mais la crise est là et ne peut être évitée. « 

JEAN-LUC LéONARD, AVEC L.V.R.

le climategate : une crise pour la science

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