La grande colère du ciel

Elle frappe la planète entière, en permanence, environ 100 fois par seconde. Elle gratifie notre territoire, chaque année, de quelque 50000 décharges orageuses. On l’entend donc, en Belgique, entre 8 et 22 fois par an, en tout lieu du pays. En dépit de la terreur qu’elle inspire depuis la nuit des temps, et du cortège de catastrophes qu’elle génère, la foudre, l’un des plus extraordinaires événements naturels, reste un phénomène bienfaiteur, indispensable à notre survie. Ses coups répétés constituent en effet les seules « machines » électrostatiques capables de recharger, électriquement, l’ionosphère (la couche de l’atmosphère située à 70 kilomètres d’altitude). « Sans la composante orageuse, nous n’aurions que quelques minutes à vivre, puisque nous serions bombardés par les rayons cosmiques », affirme le Pr Christian Bouquegneau, prorecteur de la Faculté polytechnique de Mons, en introduction à un récent colloque sur la foudre, cette mal-aimée, et ses risques (1).

Tordons pourtant le cou à quelques idées reçues. Celle à qui les hommes doivent le feu (et probablement l’origine de toute vie sur terre, puisqu’elle a permis la création des premiers radicaux à la base des acides aminés) agit bel et bien comme source fertilisatrice: l’effroyable élévation de température engendrée au passage de la foudre « fabrique » en effet, dans l’air comme au sol, de nombreux produits chimiques. Spasme inhérent à notre monde, elle ne s’en prend pas qu’aux êtres vivants, puisqu’elle se déchaîne encore au-dessus des volcans, des tempêtes de sable et des tremblements de terre, pointant çà et là les nuages et visant même au-delà, en projetant dans l’ionosphère des jets bleus ou rouges, nommés alors elfes et farfadets. Enfin, elle hante d’autres planètes: Jupiter sûrement, et peut-être bien Vénus, Saturne, Uranus et Neptune.

Mais voilà. Encore assez méconnue, même des spécialistes – les mécanismes d’électrisation des nuages ne sont pas tous complètement compris -, la foudre inspire surtout de la crainte, en raison des sinistres qu’elle provoque. Or ses nombreux effets (thermiques, électromagnétiques, électrochimiques, acoustiques, physiologiques), tous liés à la présence d’un courant dans un conducteur, sont souvent mal évalués. La foudre tue peu, finalement: chez nous, chaque année, environ un mort par million d’habitants. « Depuis le début du siècle, ce chiffre a tendance à diminuer, assure le Pr Bouquegneau. L’urbanisation croissante rend de plus en plus rare la présence d’un homme en un lieu exposé, comme dans un champ. » Rectifions d’emblée une croyance populaire. Quand on dit d’un malheureux qu’il a reçu un éclair « sur la tête », c’est faux, archi-faux. La décharge électrique « remonte » toujours le corps du foudroyé, de ses pieds au sommet du crâne, puisqu’elle jaillit du sol pour rejoindre le nuage orageux. S’il était possible d’assister, au ralenti, aux séquences du film de la foudre, l’observateur noterait d’ailleurs ceci. Eté comme hiver, la crise commence par une « révolte » au sein d’un cumulo-nimbus, le roi des nuages – tout, chez lui, prend en effet des proportions majestueuses: sa taille (10 kilomètres de diamètre), sa masse d’eau (300 000 tonnes), son aptitude à donner naissance à des phénomènes électriques. Dans ce nuage instable, humide et chaud, conçu à 2 000 mètres au-dessus nos têtes, le rayonnement ultraviolet du Soleil, ainsi que la formation et le déplacement des gouttelettes d’eau et des cristaux de glace, porteurs de charges de signes contraires, créent des champs électriques très élevés. Ca sent le roussi… De fait, des premiers « claquages » entre ions positifs et négatifs se manifestent rapidement à l’intérieur du nuage. Puis une décharge négative est expédiée vers le sol. Elle se propage, ramifiée vers la terre, à la vitesse de 100 kilomètres à la seconde, et sous l’aspect d’un « traceur » progressant par bonds invisibles à l’oeil nu, de plusieurs dizaines de mètres de longueur. Lorsque le traceur descendant atteint pratiquement sa cible, le champ électrique au sol croît fortement, initiant à son tour des décharges positives ascendantes. A quelques dizaines de mètres d’altitude, c’est le choc. Lumière! Un « arc en retour » jaillit du sol. Il produit un plasma lumineux (l’éclair) et une explosion (le tonnerre), en rejoignant le cumulo-nimbus par le canal ionisé qu’a dessiné, quelques instants auparavant, le traceur descendant. C’est cela qu’on « voit »: l’illumination de cette arborescence, mais au moment seulement où le courant remonte…

Celui qui se trouve à cet instant dans les parages immédiats du point d’impact risque de le sentir passer. Le courant, qui s’échappe en sous-sol, préfère les chemins bons conducteurs. Il s’écoule dans la boue, dans les canalisations d’eau ou d’électricité, comme dans les corps des êtres vivants. Là aussi, il choisit les parties de moindre résistance électrique. Ainsi, chez l’homme, il se glisse sous ses habits humides, « léchant » la peau qui transpire. Avec cette conséquence « comique »: sous la pression brutalement générée (quelques centaines d’atmosphères!), le courant vaporise toute l’eau qu’il croise sur sa route. Résultat: les vêtements sont littéralement soufflés. « Le foudroyé se retrouve nu comme un ver! décrit Bouquegneau. A l’exception des manches qui pendent parfois sur ses bras! » Si, pulvérisées, ses chaussures gisent à 50 mètres, la victime sort la plupart du temps groggy, mais indemne. A côté des brûlures circonscrites aux points d’entrée et de sortie du courant (superficielles en raison de la brièveté du phénomène thermique), la présence de bijoux en métal, amenés à des températures de fusion (20 000 degrés dans le canal de foudre!), crée parfois des lésions plus profondes. Certes, la foudre peut provoquer des chocs nerveux, des cécités, des surdités, des comas, de graves paralysies, des troubles du langage et de la mémoire. « Mais l’homme meurt rarement foudroyé, insiste Bouquegneau. Pour la bonne raison qu’il n’a rien entre les cuisses! » Entendons-nous: aucun organe vital. S’il poursuit sa route dans le sol, le courant entre en général par une jambe, ressort par l’autre: il n’a rencontré ni le coeur ni les centres nerveux commandant la respiration. Contrairement au bétail paissant dans les prés: quand l’impulsion passe d’un membre postérieur à un antérieur (ou le contraire), elle touche le coeur, et l’électrisation est forcément mortelle, par fibrillation cardiaque. Selon le spécialiste français Alain Charoy, la foudre tuerait ainsi, dans l’Hexagone, 20 000 bovins et ovins chaque année.

Restent les dégâts occasionnés aux biens matériels. Quand la foudre frappe directement une maison non protégée, le résultat laisse parfois pantois. Outre qu’il percedes tôles d’acier de 2 à 3 millimètres d’épaisseur, un « coup au but » exceptionnel entraîne facilement des mises à feu.Aux endroits où l’humidité s’est accumulée (bois, fissures des maçonneries), la pression due à l’évaporation instantanée de l’eau provoque des explosions. « On a déjà vu des installations électriques dont les fils, brûlés, sortaient littéralement des murs », témoigne Philippe Soumoy, responsable chez GDK, un fabricant dinantais de paratonnerres. Si, en Belgique, peu d’habitations sont spécifiquement protégées contre la foudre, le besoin, selon Bouquegneau, ne s’en fait pas sentirde façon absolue: « Dans les agglomérations, la foudre vise toujours les grands arbres, les églises, les HLM. Et, depuis vingt ans, la loi impose que les nouveaux bâtiments de plus de 25 mètres de hauteur soient correctement prémunis contre ce danger. » Le problème subsiste néanmoins à la campagne, en particulier pour les maisons en brique (elle ne « guide » pas le courant, contrairement au béton armé), isolées, et à flanc de coteau. « Elles sont d’autant plus menacées lorsque des arbres les jouxtent. Les plus hauts végétaux attirent le courant. Mais ce dernier va « grimper » dans la maison, via les canalisations. »

Pour parer les coups directs, une partie du public est sensible à l’idée de protéger l’extérieur de son logement. Les techniques sont d’ailleurs devenues imparables. Mais le risque principal, souvent négligé, subsiste ailleurs: c’est à l’intérieur des demeures que la foudre fait, aujourd’hui, le plus de dégâts. Ne l’oublions pas: des phénomènes d’induction électromagnétique, liés à la propagation d’ondes de courant dans les conducteurs, se manifestent parfois à des centaines de mètres du point d’impact, notamment sur les lignes de télécommunications. Premiers endommagés: les PC et leurs composants électroniques. « Quand l’ordinateur vient à claquer, les cartes modem, et toutes les données du disque dur sont perdues », prévient Soumoy. Difficile d’évaluer l’étendue de la calamité: en France, 1% du parc Minitel serait ainsi détruit chaque année par la foudre! Chez nous, les statistiques manquent. Le Club de la sécurité informatique, créé par la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), a cependant publié, en 1998, un rapport relatif aux principales causes des sinistres informatiques. Dans 11% des cas, la foudre y est montrée du doigt…

Valérie Colin

(1) « La maîtrise du risque foudre, une nécessité pour la protection des personnes, de l’environnement et des installations industrielles », Solvay, 15 janvier 2003.

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