La généraliste

C’est un coin de Belgique où coule une rivière. Du cabinet médical, la vue est à couper le souffle. Un peu comme si le paysage avait été posé là pour apaiser déjà les maux. Il y a plus de vingt ans, le Dr Arlette Germay a eu le coup de foudre pour cet endroit et elle s’y est installée, avec son mari. Elle débutait sa carrière et imaginait que ses confrères l’aideraient. Très rapidement, elle a découvert qu’on ne lui ferait aucun cadeau. Elle aurait pu craquer. Elle s’est accrochée et a vécu, en solo, une pratique médicale qu’elle apprécie pour  » sa liberté phénoménale « . Mais cette indépendante, par ailleurs présidente du Forum des associations de généralistes, milite aussi activement pour que puissent s’instaurer, autour des patients, des réseaux de soignants partageant leurs compétences. Et elle rappelle, de surcroît, qu’il est essentiel d’accueillir et de soutenir les jeunes confrères…

Autant s’y faire : les généralistes qui nous soigneront demain seront, de plus en plus souvent, des femmes. Actuellement, 4 404 généralistes de 25 à 34 ans sont de sexe masculin. Pour 5 017 femmes. En revanche, sur les 140 membres de l’Union des omnipraticiens de Dinant, à laquelle appartient le Dr Germay, elles ne sont que 33…

Selon les Drs Nadine Carette et Claudine Dawance,  » la féminisation de la profession a correspondu au passage d’une médecine paternaliste et autoritaire à une pratique basée sur le respect de l’autonomie du patient. Ce n’est pas un hasard ! Les femmes ont connu l’époque de ces généralistes très dirigistes et sûrs d’eux-mêmes. Mais elles, elles savent se remettre en question. A leur suite, les hommes évoluent également dans ce sens.  » Les femmes médecins affirment également avoir sorti de leur malette une pratique basée sur l’empathie, la proximité, le contact humain, le relationnel. Bref, une médecine ouverte aux dimensions psychologiques et aux difficultés existentielles.

Cela dit, comme les hommes, elles se rendent dans des quartiers dits difficiles et sont confrontées couramment à des situations humaines et/ou médicales très lourdes. Le pire souvenir du Dr Arlette Germay, c’est lorsqu’un de ses patients a tenté de l’étrangler.  » J’ai gardé mon sang-froid, je crois que c’est ce qui l’a arrêté. Il s’est excusé, j’ai continué à le soigner jusqu’à sa mort « , raconte-t-elle sans en rajouter.

 » J’ai une vie passionnante et infernale à la fois « , admet la généraliste. En mars 2002, une enquête du Journal du médecin avait montré que 5 % des hommes médecins étaient célibataires et 15 % des femmes toubibs. De plus, pour 6 % de docteurs divorcés, on comptait 11 % de doctoresses. En fait, pour concilier vie privée et vie professionnelle, mieux vaut pouvoir s’appuyer sur des confrères prêts à prendre le relais. Et apprendre à décliner, le plus tôt possible, le verbe  » organisation  » accolé au mot  » limite « . Dans la famille du Dr Germay, on sait ce que veut dire annuler un projet, au dernier moment, en raison d’une urgence médicale. Mais l’£il du docteur pétille lorsqu’elle raconte qu’une de ses cons£urs ne consulte jamais certains après-midi après 17 heures : elle a son urgence à elle et c’est… son tennis !  » Désormais, les femmes qui choisissent la médecine sont des gourmandes : elles veulent tout, le travail et le privé « , s’amuse le Dr Arlette Germay. Elle garde, pour sa part, le souvenir éclatant de l’unique mois qu’elle s’est accordé, à chaque naissance de ses enfants, pour s’occuper du bébé, avant de faire appel à un solide réseau d’aides extérieures qui, accessoirement, lui dévoraient ses revenus…

Une flopée de gamins déboulent tout à coup dans la pièce. Le mercredi après-midi, ils y ont droit : le Dr Germay ne consulte pas. Avant d’agrandir la maison, l’actuel cabinet a longtemps servi de salle à manger. Ses 7 enfants (dont un adopté récemment) et leurs copains ont donc gardé l’habitude de passer par ici. Une des fillettes porte sur son épaule le rat d’un voisin. L’animal a ses habitudes dans la maison : dans un grand éclat de rire, la généraliste raconte qu’elle a découvert par hasard qu’un des tiroirs à chaussettes servait de lit à cet invité surprise. Est-ce que cela ne ressemblerait pas un peu à la situation de la médecine générale ? Après tout, là aussi, les souris semblent désormais mener souvent la danse…

Pascale Gruber

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