La gauche dans le brouillard

La France s’apprête à élire ses conseillers régionaux. Deux ans après avoir été évincée du gouvernement, la gauche espère prendre sa revanche. Mais socialistes, Verts et communistes semblent encore convalescents

(1) Il vient de publier Prises de tête pour un autre monde, aux éditions Textuel.

Le coup de tonnerre du 21 avril 2002 n’en finit pas de retentir. Ce soir-là, la gauche apprenait qu’elle était exclue du second tour de l’élection présidentielle. Celui-ci se limitera à un face-à-face entre la droite et l’extrême droite. Un affrontement inédit. Un choc brutal pour les socialistes et leurs alliés. Après avoir gouverné pendant près de cinq ans, la  » gauche plurielle  » ne s’attendait pas à pareille sanction de la part de l’électeur. Deux ans plus tard, elle semble toujours un peu groggy. Au Parti socialiste, chez les Verts et les communistes, on continue de se demander :  » Qu’avons-nous fait pour mériter ça ? »

Officiellement, la gauche est pourtant en état de marche. Les élections régionales auront lieu dans moins d’un mois (les 21 et 28 mars), et tout le monde est sur le pont, prêt à en découdre. A commencer par François Hollande, le premier secrétaire du Parti socialiste (PS). D’ordinaire assez réservé, il a musclé son discours. Il vitupère désormais  » l’immoralité  » du président de la République.  » Quand Jacques Chirac régale, ce sont les Français qui trinquent « , lance-t-il. Les autres cadres du PS se veulent confiants. La gauche détient aujourd’hui la majorité dans 12 régions, tandis que les 14 autres sont gérées par la droite. Pourquoi la tendance ne s’inverserait-elle pas à la faveur du prochain scrutin ?  » La gauche n’a pas encore surmonté la crise de désamour dont elle a fait l’objet au lendemain du 21 avril 2002, mais elle a commencé à remonter la pente, argumente le sénateur Henri Weber (PS). Sur le plan politique, elle a tiré les enseignements de sa défaite. Elle a compris que si elle avait perdu, c’est en partie à cause de sa faible crédibilité sur les questions de sécurité publique.  »

La gauche joue gros

Cet optimisme de rigueur n’est pourtant pas partagé par tous, loin de là.  » La gauche n’a pas retenu la leçon du 21 avril. Et, aujourd’hui, elle est en train d’écrire un nouveau 21 avril « , avertit le député Noël Mamère, ex-candidat des Verts à la présidentielle. Depuis qu’ils sont retournés dans l’opposition, les écologistes (qui constituent désormais la deuxième force de gauche) semblent plus turbulents que jamais. En tout cas, ils n’hésitent pas à se démarquer des positions exprimées par le PS, leur ancien partenaire au gouvernement. Ce fut notamment le cas lors des débats relatifs à l’interdiction des signes religieux à l’école.  » La loi sur le voile va encore renforcer le sentiment d’injustice chez les jeunes issus de l’immigration, soutient Noël Mamère. C’est une preuve supplémentaire que la gauche n’a rien appris. Elle est incapable de formuler des propositions alternatives, face à un gouvernement qui s’en prend aux plus faibles : les chômeurs, les intermittents, les jeunes…  » Pour les régionales, la direction des Verts a d’ailleurs recommandé à ses sections locales de ne pas présenter de listes communes avec le PS. Son avis a été suivi dans 12 régions. C’est ainsi qu’en Bretagne les Verts ont fait alliance avec les régionalistes. En Midi-Pyrénées, ils se présenteront avec des militants associatifs, syndicalistes et altermondialistes. Ces listes  » alternatives  » affaibliront-elles la position du PS, ou permettront-elles de capter au second tour des électeurs qui, sinon, auraient boudé le scrutin ? Les socialistes veulent croire dans la seconde hypothèse.

En vérité, la gauche ne se remettrait pas d’une nouvelle déroute électorale. Pour masquer leur crainte, les socialistes décochent flèche sur flèche contre le gouvernement Raffarin, en le diabolisant. Ils dénoncent û pêle-mêle û la banalisation de la précarité, la montée des inégalités sociales, la baisse des crédits affectés à la recherche scientifique… Reste à savoir si cette rhétorique relativement offensive convaincra les électeurs.  » Les gens restent dubita- tifs « , reconnaît Henri Weber. De fait, la campagne a débuté dans l’indifférence générale. A vrai dire, les élections régionales intéressent peu les Français. Une nouvelle fois, le taux d’abstention risque d’atteindre des sommets. En 1998, 42 % des personnes inscrites sur les listes électorales ne s’étaient pas rendues aux urnes. Un chiffre énorme, mais qui risque encore d’augmenter.  » On peut déjà parier sur une abstention supérieure à celle de 1998 « , estime l’institut de sondage TNS-Sofres.

Au sein même du PS, le mécontentement gronde chez une partie des militants. Les opposants à la ligne politique imprimée par la direction représentent 40 % du parti. Parmi eux, quelques personnalités, comme Arnaud Montebourg, Henri Emmanuelli, Jean-Luc Mélenchon ou encore Vincent Peillon. Animateur du courant  » Nouveau parti socialiste « , ce dernier fustige l’aveuglement de la gauche et son refus du débat. Il rappelle aussi un chiffre implacable : en 2002, Jean-Marie Le Pen a rassemblé deux fois plus de voix que Jospin chez les ouvriers.  » Il y a un écart énorme entre ce que la politique offre et ce que les gens en attendent, commente- t-il. Les élus ne sont pas du tout à l’image de la France. Ils sont tous issus du même milieu social, et ont fait les mêmes écoles. Du coup, il y a un tas de gens qui ne se sentent absolument pas représentés, et qui se détournent de la politique. Et ce n’est pas le nouveau système électoral qui va arranger les choses.  »

La tentation radicale

Instauré l’an passé par le gouvernement, le nouveau mode de scrutin favorise les grandes formations. Il impose aux listes de recueillir au moins 10 % des voix pour pouvoir accéder au second tour, et donc obtenir des élus. Conséquence paradoxale : alors que les sondages indiquent une progression très nette de l’extrême gauche, celle-ci risque de se retrouver avec moins de conseillers régionaux au lendemain des élections.  » C’est antidémocratique, s’indigne Arlette Laguiller, porte-parole du parti trotskiste Lutte ouvrière. Cette barrière-là a été instaurée pour nous empêcher d’avoir des élus. Car l’extrême droite, elle, a depuis longtemps franchi le seuil des 10 %.  »

Une chose est en tout cas certaine : parmi tous les partis de la gauche française, ce sont les plus radicaux qui apparaissent en meilleure santé. Pour une fois, Lutte ouvrière a même réussi à s’entendre avec ses  » frères ennemis  » de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Les deux formations présenteront des listes communes dans toutes les circonscriptions. Et elles ont déjà annoncé que, partout où elles franchiront la barre des 10 %, elles se maintiendront au second tour. Une fameuse épine dans le pied des socialistes, et une tactique qui pourrait bien faire le jeu de la droite.  » Les mesures iniques que le gouvernement prend actuellement ont été préparées par la gauche plurielle, que ce soit la réforme des retraites ou la privatisation des services publics. Alors, nous, on se présente à la fois contre les uns et les autres « , justifie Arlette Laguiller.

De façon plus générale, on assiste à une certaine radicalisation du  » peuple de gauche « , dont une partie ne digère toujours pas les compromis acceptés par le gouvernement Jospin. La LCR, surtout, bénéficie d’une popularité croissante, qui dépasse l’électorat traditionnel de l’extrême gauche. A son dernier congrès, elle a d’ailleurs abandonné la référence à la dictature du prolétariat, tout en intégrant l’écologie et le féminisme dans ses principes fondamentaux. On y retrouve des gens comme Philippe Corcuff, professeur à l’Institut d’études politiques de Lyon, qui a milité au Parti socialiste et chez les Verts (1). Il n’est ni communiste ni révolutionnaire. Il se présentera pourtant sur la liste LO-LCR en Bourgogne.  » En fait, je défends des choses comparables à celles que défendait le PS il y a vingt-cinq ans. Pour cela, je suis obligé de militer dans un parti qualifié d’extrême gauche, mais je ne suis pas plus radical pour autant. C’est le PS qui s’est déplacé vers la droite.  » Exactement le genre de discours dont la propagation est redoutée par les dirigeants socialistes.

François Brabant

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