La fulgurance et la spontanéité

Elle est désormais n° 2 mondiale du tennis féminin ! Un exploit qui entre déjà dans les annales du sport belge. Un destin, un phénomène, une star

Disons qu’il s’agit de votre propre  » gamine « … A 19 ans, vous l’imaginez jouer dans le court des grandes, passer d’un avion à l’autre, sillonner la planète 200 jours par an, fasciner de jeunes fans admiratifs et d’aimables grand-mères soufflées par autant de culot ? C’est pourtant le destin de Kim Clijsters – aujourd’hui, on dit simplement  » Kim « . Une jeune Limbourgeoise bien dans ses baskets, devenue star de tennis. Star tout court et  » femme du monde « , comme doit bien le reconnaître son garde du corps de père, avec ses mots un peu ringards mais lucides. Jamais depuis Eddy Merckx, sans doute, dominateur inégalé d’un autre sport solitaire et mondial, la Belgique n’avait connu pareil bijou. Dans une discipline de référence, très médiatisée,  » Kim  » s’est élevée tout près du sommet. Inconnu du grand public en 2000 – forcément, à 16 ans ! -, ce petit prodige tout en muscles se maintient dans le Top 5 du tennis féminin depuis près de deux ans, alors qu’un reflux pouvait être redouté après une aussi rapide montée en puissance. En décembre 2002, Clijsters est même devenue l’informelle championne du monde en titre en battant… l’imbattable Serena Williams, lors du Masters de Los Angeles. Avant de remporter tout prochainement un titre du Grand Chelem, peut-être.  » Elle n’en fait pas une obsession, loin de là, mais Kim a le potentiel pour être n°1 mondiale « , a déjà déclaré Ivo Van Aken, le coach de l’équipe belge de Fed Cup (l’équivalent féminin de la Coupe Davis, qui oppose les nations expertes de la petite balle jaune). Une petite Belge à un tel niveau ? C’était proprement inimaginable il y a cinq ans à peine. Pour mesurer le chemin à accomplir dans d’autres sports aussi bien cotés, il faudrait que l’athlète Kim Gevaert, étoile montante du sprint belge et récente vice-championne d’Europe, soit en mesure de dominer Marion Jones dans un 100 mètres. Ce qui est franchement impossible dans une compétition de haut niveau.

La trajectoire expresse de Kim Clij- sters a ceci d’étonnant qu’elle hésite entre le conte de fées et la belle histoire tellement… simple et prévisible. Avec un papa international de foot (chaussé d’un Soulier d’or en 1988) et une maman championne de Belgique de gymnastique, comment pouvait-elle en effet échapper à son  » sort  » actuel ? Spécialiste du coup droit sur grand écart, la multiple lauréate du trophée du Mérite sportif allie ainsi la force du père à la souplesse de la mère. Ce qui lui permet d’asséner des frappes de mule, de soutenir longtemps l’échange et de rattraper un nombre incalculable de balles perdues d’avance, aux quatre coins du court. Bien sûr, ces qualités intrinsèques seraient vaines sans une détermination de tous les instants. C’est d’ailleurs l’un des atouts majeurs de Kim : une envie irrésistible de jouer au tennis, de progresser, de gagner des matchs. Faut dire que, comme Obelix, elle est tombée dans la marmite quand elle était toute petite. A l’âge où ses copines de classe jouaient encore à la poupée, l’aînée des Clijsters (également présente sur le circuit pro, la fille cadette, Elke, serait encore plus talentueuse, dit-on parfois) répétait inlassablement ses gammes. Au point que ses entraîneurs de l’époque devaient parfois la freiner : ciblé sur les bras ou les jambes – la preuve par ses cuisses de rugbyman – ce travail de sape aurait pu nuire au développement physique de l’adolescente en pleine éclosion. Du coup, elle faisait ses exercices de musculation en cachette…

Avec sa copine et rivale Justine Henin-Hardenne, un brin plus talentueuse et… fragile, Kim Clijsters forme aujourd’hui un duo magique, qui captive les Belges une demi-douzaine de fois par an. Ces toutes jeunes ambassadrices parcourent le globe sans état âme (ou presque) et donnent une belle leçon de caractère à nos vaillants Diables rouges qui, tous les quatre ans, sèment l’émoi au sein de la presse sportive en avouant parfois leur mal du pays… après deux ou trois semaines de participation à la Coupe du monde, seulement. Ainsi, comment oublier les émotions particulières de cette demi-finale du tournoi de Roland-Garros, en 2001 ? Dans les chaumières de Flandre et de Wallonie, on ne savait qui encourager… Depuis, les  » Belgian sisters « , comme on les surnomme à l’étranger, en référence aux s£urs Williams, sont directement responsables d’une croissance exponentielle de la pratique du tennis chez les ados. Plus étonnant, la  » Flamande  » et la  » Wallonne  » échappent à toute récupération communautaire : pour l’heure, toutes deux sont appréciées à la mesure de leur talent des deux côtés de la frontière linguistique. Une gageure dans ce pays compliqué où même les fédérations sportives n’ont pas résisté à la centrifugeuse.

Ce qui explique la belle constance de Kim Clijsters ? Son insouciance, là où les vedettes affirmées que sont Martina Hingis (22 ans), Jennifer Capriati (26 ans) ou même Mary Pierce (28 ans) traînent leur ennui et leur désenchantement.  » Kim est très spéciale. Elle est même unique, commente Carl Maes, son coach à succès de 1995 à juin 2002. Très jeune, elle s’est comportée comme une vraie professionnelle tout en gardant une remarquable spontanéité. Sur le circuit féminin, qui ressemble parfois à un grand cirque, elle digère parfaitement la pression, s’amuse à blaguer avec ses adversaires une demi-heure avant les matchs et affirme sans cesse qu’il y a des choses beaucoup plus importantes que le tennis. En même temps, Kim reste l’une des plus grandes combattantes.  » Souriante et naturelle, cette jeune fille dont les yeux pétillent lorsqu’elle évoque ses  » moments magiques  » passés sur le circuit n’y aurait que des amies, dit-on. Il faut dire que Kim Clijsters a toujours été bien entourée. De bons entraîneurs lui ont permis de gérer calmement son inquiétante blessure à l’épaule, au début 2002. Sa liaison avec le n°1 mondial Lleyton Hewitt, avec qui elle partage le goût d’un tennis de combat, puissant et intense en prise de risques, l’aide à décompresser entre les matchs. Surtout, son père Léo veille au grain pour la maintenir les deux pieds sur terre. Bourru et très, très réaliste, l’ancien footballeur joue les managers, négocie les contrats, organise l’intendance et écarte les plumitifs :  » Je refuse systématiquement les interviews aux magazines, car Kim aurait 500 demandes à satisfaire « , lâche-t-il, laconique. Un pragmatisme qui peut heurter… mais dont il se moque : jadis, le père et la fille ont repoussé une invitation du Palais, programmée en même temps qu’un événement organisé de longue date par leur sponsor principal. Sous prétexte que cela entraverait la préparation de la diva, ils sont prêts à snober les jeux Olympiques d’Athènes, en 2004, ou certaines rencontres de la Fed Cup. Enfin, des rumeurs insistantes laissent entendre que la star en herbe pourrait s’exiler pour éviter de payer de trop lourds impôts. Manifestement, Léo tient au confort matériel et à la qualité de vie de sa progéniture. C’est une autre clé de la réussite. Qui, sans doute, évitera à Kim de tristes déconvenues en passant au statut précaire de challenger no 1.

Philippe Engels

Et pourtant, il y a des choses plus im portantes que le tennis, admet-elle

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