La frontière dans tous ses Etats

Le contentieux entre Flamands et francophones se cristallise dans la périphérie de Bruxelles. BHV, le nouveau carrousel, aiguise les tensions. Quel avenir pour la frontière linguistique, bétonnée par les uns, contestée par les autres ? Comment vit-on, à cheval entre des Etats en chantier ?

A Linkebeek, le bus 43 roule toujours. A hauteur de la gare, il franchit le pont de chemin de fer, passe une plaque bariolée et pénètre en Flandre comme si de rien n’était. Au pays du surréalisme, il y a des choses qui fonctionnent encore… C’est un cas rare en périphérie bruxelloise, où la frontière linguistique a dressé des barrières imaginaires entre Flamands et francophones. Le  » 43  » aux couleurs de la Stib (la compagnie bruxelloise) parcourt la commune d’Uccle, située au sud-est de la capitale, et s’offre un petit détour bucolique dans l’entité voisine de Linkebeek, sans effaroucher le lobby flamingant. Les deux communes sont accolées comme des s£urs siamoises. Mais l’une est en Région bruxelloise. L’autre fait partie d’HV (Hal-Vilvorde), ce territoire que la Flandre politique souhaiterait rendre plus  » homogène « . A savoir : unilingue flamand et détaché de Bruxelles.

Depuis une éternité, le  » conflit  » empoisonne la vie des passagers du 43 et celle de tous les habitants de la périphérie. Flamands comme francophones sont montés les uns contre les autres. Ils lisent les gazettes avec un même agacement. BHV, toujours BHV ! Ils en sont les otages. La monnaie d’échange aux griffes de politiciens qui ne s’entendent plus. Ils en ont marre, mais personne ne les écoute. Ceux qui parlent les deux langues, qui sont nés sur place, s’entendent dire qu’ils devraient… s’intégrer.

La langue est un  » vrai problème  » en Belgique

La semaine passée, à la télé, ils ont découvert un Premier ministre fédéral tout pâle, qui passait sans arrêt les mains dans les cheveux, entre vie et trépas. Yves Leterme joue peut-être sa carrière politique sur ce maudit dossier BHV, une nouvelle fois rangé au frigo pour 120 jours, faute d’accord : tous les partis flamands, surtout le sien (le CD&V), exigent la scission de l’arrondissement. Pour le camp adverse, tout aussi unanime, c’est  » non « , sauf si on élargit Bruxelles aux communes de la périphérie où la présence francophone est la plus forte. Linkebeek, par exemple, peuplée à 85 % de francophones.

La plupart des analystes politiques s’attendaient à ce que l’incendie se déclare cet été, au moment où une délicate réforme de l’Etat devait être négociée au sommet. Quid de la sécurité sociale ? Va-t-on permettre aux Flamands d’augmenter  » leurs  » allocations familiales ? Comment régionaliser davantage encore l’impôt ? Mais BHV confirme qu’il est  » le  » brûlot du moment. Le nouveau carrousel de la politique belge, après celui de Fourons, qui a fait gaspiller tant d’énergies au cours des années 1970 et 1980. Là se cristallise le vieux contentieux communautaire sur les éléments symboliques les plus délicats : la langue, le territoire, la frontière et… Bruxelles, véritable n£ud du problème belge. Fourons, puissance 4 ! Même les intellectuels y perdent leur latin. D’eux, on pourrait espérer un brin de sagesse, un conseil précieux, une idée lumineuse. Mais les rares intellos qui s’engagent sur ce chantier miné affichent une inquiétante pointe de fatalisme. Tels le Flamand Etienne Vermeersch et le francophone Vincent de Coorebyter, parmi les meilleurs de la classe, dans les colonnes du Soir.  » Les francophones n’ont jamais capté à quel point l’extension de la  » tache d’huile francophone  » à Bruxelles et jusqu’à l’ensemble du Brabant tétanise la Flandre. C’est une vraie malédiction « , estime le philosophe Vermeersch, rappelant au passage son vécu personnel, une mère servant en tant que bonne dans la haute bourgeoisie où le français était imposé et un père envoyé au casse-pipe durant la Première Guerre mondiale, incapable de comprendre les ordres des officiers francophones. Chez nous, aujourd’hui, on doit parler le néerlandais, poursuit  » l’intellectuel le plus influent de Flandre  » selon l’hebdo flamand Knack.  » Ceux qui s’opposent au principe de territorialité inscrit dans la Constitution s’opposent à la Belgique (…). Nous (Flamands) ne voulons pas l’éclatement du pays. Mais nous sommes prêts à aller jusque-là si, en effet, les francophones n’acceptent pas de respecter ces principes essentiels.  » Commentaire de Vincent de Coorebyter, directeur général du Crisp (Centre de recherche et d’information socio-politiques) :  » Le contentieux linguistique a créé un des clivages les plus décisifs de la vie politique belge, et un pays n’est pas tenable s’il est divisé en profondeur sur des questions de principe touchant, aux yeux des uns et des autres, à des droits fondamentaux, au point que les deux grandes communautés n’ont pas la même lecture de textes juridiques majeurs. Si choquant que cela paraisse au regard d’urgences sociales, économiques ou environnementales bien connues, le linguistique est un « vrai problème » en Belgique. Il mériterait qu’on s’y attaque avec la volonté d’aboutir. En sachant que cela tanguera, puisque le malentendu est devenu abyssal, et que le sens même du pays sera en jeu, sans que personne sache ce qu’il en adviendra.  »

Un jour, qui sait ? Un référendum tranchera

En peu de temps, les leaders politiques francophones se sont adaptés au nouveau credo confédéraliste (des Régions muées en quasi-Etats) de leurs homologues flamands. Pourquoi les Bruxellois comme les Wallons refusent-ils la scission pure et simple de BHV ? Parce qu’ils craignent que la frontière linguistique ne devienne une frontière d’Etat ! Aujourd’hui, si la crise politique devait se transformer en crise de régime, poussant la Belgique à l’agonie, tout serait discutable auprès de tribunaux internationaux. Des communes entières de la périphérie, des quartiers à forte présence francophone, comme Beauval à Vilvorde, Notre-Dame au Bois à Overijse ou Zuun à Leeuw-Saint-Pierre, pourraient exiger leur rattachement à la Région bruxelloise bilingue, via l’organisation d’un référendum populaire.  » Voulez-vous rester en Flandre ou migrer à Bruxelles ?  » Des habitants auraient le droit de solliciter pareil test démocratique, prétextant l’existence d’un contentieux insoluble. A Linkebeek, où il n’y a plus le moindre échevin flamand. A Drogenbos, autre appendice naturel de Bruxelles. A Kraainem et à Wezembeek-Oppem, dirigées de longue date par des maïeurs francophones. Même à Wemmel et à Rhode-Saint-Genèse, où la majorité francophone est moins affirmée. Mais si l’arrondissement est scindé, si toute référence au bilinguisme est gommée, si les facilités linguistiques s’éteignent en périphérie, il n’y aura plus de contestation possible : les six communes à statut spécial, visitées cette semaine encore par des experts du Conseil de l’Europe, seront irrémédiablement englouties par l' » Etat  » flamand. Tout espoir de créer, un jour, un lien géographique entre Bruxelles – enclavée en Flandre – et la Wallonie disparaîtra au même moment.

Les partis francophones obtiendront-ils par les urnes l’élargissement de Bruxelles qu’ils réclament officiellement depuis l’accord scellé à quatre (PS, MR, CDH et Ecolo), en janvier 2005 ? Les habitants de la périphérie pourraient privilégier les atouts d’une Région flamande prospère, proposant une fiscalité basse. Ils pourraient être effrayés par les difficultés financières de Bruxelles et le chômage massif qui y sévit. Ou, à l’inverse, faire le choix d’un  » Grand Bruxelles « , bilingue, refinancé, tenant mieux compte du poids flamand. Un sondage d’octobre 2007, réalisé par la RTBF et la VRT dans les six communes à facilités, indiquait que 54 % des habitants étaient favorables à un rattachement à Bruxelles (68 % si on tient compte des seuls avis francophones). Une majorité que les coups de force de la Flandre au Parlement pourraient conforter.

Philippe Engels

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