La fin du prof de langues (tel qu’on le connaît) ?

Busuu, Livemocha ou Babbel sont des communautés d’apprentissage des langues en ligne, qui comptent chaque année quelques millions de membres en plus. Intégrées aux réseaux sociaux, elles tirent parti de l’échange de connaissances entre native speakers.

Coûteux, compliqués et ennuyeux.  » C’est ainsi que Bernhard Niesner qualifie la plupart des systèmes d’apprentissage des langues. Partant de ce constat, ce Viennois trentenaire a eu l’idée de lancer Busuu.com alors qu’il réalisait un MBA à Madrid et souhaitait approfondir son espagnol. Ou comment combiner sens des affaires et goût pour les langues. Depuis 2008, Busuu a attiré près de 3 millions d’utilisateurs et espère atteindre les 6 millions fin de cette année. La start-up réalise déjà un chiffre d’affaires mensuel  » à six chiffres « , nous dit son cofondateur. Le site propose d’apprendre l’anglais, l’espagnol, le portugais, l’italien, l’allemand, le russe et le français (désolé pour le néerlandais).  » Notre développement va être fortement accéléré par l’ajout récent de nouvelles langues à gros potentiel comme le turc et le polonais, avant d’intégrer des langues asiatiques majeures comme le japonais et le mandarin. Notre stratégie de partenariat avec des valeurs reconnues du marché des langues telles que Collins est également bénéfique : elles nous apportent un savoir-faire scientifique tandis que nous leur offrons une plate-forme pour vendre leurs produits. Enfin, nous commençons à aborder le marché des entreprises « , explique Bernhard Niesner.

Correcteurs bénévoles

Comme ses concurrents Livemocha ou Babbel (voir encadré ci-contre), Busuu a la particularité d’être née sur et pour le Web, dans un contexte de succès phénoménal des réseaux sociaux. Tout le site est conçu pour créer et animer une  » communauté  » d’apprentissage entre native speakers qui se corrigent mutuellement et apprennent vite à se connaître et à dialoguer sur divers sujets d’actualité. Chacun définit son objectif, selon qu’il soit débutant ou avancé, et progresse à son rythme à travers une série de petites leçons multimédias et d’exercices corrigés bénévolement par un native speaker. En échange, vous acceptez de corriger en français de petits exercices de rédaction par des non-francophones, ce qui augmente votre cote de popularité sur le site. Si vous manquez d’assiduité, un e-mail vous rappelle gentiment à l’ordre. Ce n’est pas gratuit, mais le coût reste modique : 8 euros, en moyenne, par mois pour Busuu, la plupart des membres optant pour un abonnement à six mois. Il est possible de tester la plupart des sites gratuitement pendant un mois.

 » Un site comme Busuu rend le processus d’apprentissage réellement plus efficace. Chacun peut trouver le rythme adapté à sa capacité ou à son temps disponible. Vu l’ampleur prise par Busuu, déjà l’une des plus grandes communautés d’apprentissage des langues au monde, je pense que notre technologie va faire évoluer le secteur de l’enseignement des langues « , affirme Bernhard Niesner sans fausse modestie.

 » Assimil moderne « 

Qu’en pensent les experts de l’enseignement (privé) des langues ? René Bastin, linguiste et fondateur du réputé Ceran à Spa (qu’il a revendu il y a une dizaine d’années), voit beaucoup plus de qualités que de défauts à ces nouvelles initiatives en ligne :  » Ces communautés d’apprentissage en ligne ont le mérite d’apporter du plaisir à l’apprenant. Car c’est vrai que l’enseignement des langues reste très casse-pied, beaucoup trop basé sur l’acquisition de la grammaire et du vocabulaire, alors que l’apprentissage d’une langue est un processus neurologique.  » Selon lui, le fait que les sites en question fonctionnent avec des native speakers plutôt que des professeurs est également positif, l’important étant de dialoguer et d’avoir du feed-back. René Bastin, qui a par ailleurs lui-même développé une méthode audiovisuelle et intuitive d’apprentissage des langues (Balingua.com), émet par contre de sérieuses réserves quant à la capacité d’un débutant à réellement apprendre une langue sur ces sites.  » Il manque quand même une structure et une discipline pour préserver la motivation. Ces sites conviennent plutôt pour rafraîchir ou approfondir des connaissances.  »

Marc Vandehaute, administrateur délégué des Centres de langue CLL, reconnaît que les sites évoqués permettent sans doute  » de se débrouiller  » dans une langue, pour les loisirs ou une mission professionnelle limitée, les comparant à de  » l’Assimil moderne « . Mais pas de réellement apprendre une langue :  » Je crois certes au potentiel du Web, mais combiné à une méthode d’apprentissage complète, reposant sur de vrais professeurs de langues.  » A cet égard, CLL croit beaucoup en la complémentarité entre ses cours  » présentiels  » et sa solution d’e-learning Altissia, d’ailleurs proposée gratuitement à la plupart de ses clients pour leur permettre de progresser à leur rythme entre les cours. Altissia existe aussi en mode autonome et sera d’ailleurs pourvu dès septembre de fonctions d’interaction  » live « , via webcam, avec le professeur.  » Réellement apprendre une langue nécessite beaucoup de travail et a toujours un coût, mais le Web rend l’apprentissage plus personnalisé et donc plus efficace « , constate Marc Vandehaute. Le métier de professeur de langues se doit d’évoluer, concluent nos deux experts. Dans les écoles privées, mais sans doute aussi dans l’enseignement traditionnel, caractérisé par une certaine résistance au changement et un manque de matériel.

OLIVIER FABES

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