La fin des vaches maigres ?

2004 pourrait être une bonne année. Du moins si la reprise se confirme. Si l’euro cesse de grimper. Si l’emploi redémarre. En somme, si tous les espoirs se réalisent. Que de si… !

Cette manie de laisser traîner ses épées partout… Quel désordonné, ce Damoclès ! A cause de lui, même les analystes les plus aguerris assortissent leurs prévisions de bien des réserves. Pourtant, en ce début d’année, la conjoncture économique n’a pas mauvaise mine. Elle a même repris quelques couleurs par rapport à 2003 et les marchés boursiers confirment leur belle progression depuis le printemps dernier. Partout, les indicateurs se redressent. Aux Etats-Unis, incontestable locomotive économique mondiale, le produit intérieur brut (PIB), qui représente la richesse nationale, pourrait augmenter de quelque 4 % cette année. Sur le Vieux Continent, la progression devrait être de l’ordre de 2 %. La Belgique ferait presque autant, ce qui doublerait quasiment sa performance de l’an dernier. Même le Japon s’y met : janvier a confirmé la hausse, continue depuis cinq mois, de la production industrielle, et la reprise de la consommation des ménages se confirme au pays du Soleil Levant.

Après trois années de vaches maigres, la reprise est donc en vue, indiscutablement. Mais quelques nuages sont cependant loin d’être dissipés.

U n euro bien trop costaud. La menace la plus lourde, aujourd’hui, c’est le dollar. En deux ans, le billet vert a perdu 30 % de sa valeur, au profit de l’euro, qui n’en demandait pas tant. Alors que l’euro avait chuté jusqu’à 0,82 dollar à l’automne 2000, il n’a cessé, depuis lors, de grimper, pour valoir, tout récemment, plus de 1,26 dollar. Ce taux de change n’est évidemment pas fait pour plaire aux exportateurs européens û comme les Belges û, dont les produits deviennent de moins en moins compétitifs par rapport aux produits vendus en dollar, c’est-à-dire nettement moins cher.

Minimisée jusqu’à la fin de l’an dernier par les dirigeants européens, la remontée de l’euro n’est plus un sujet tabou depuis la mi-janvier : Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne (BCE), se disait alors ouvertement préoccupé par l’appréciation de la monnaie unique. De quoi préparer le terrain à une baisse des taux européens ? Les toutes dernières données publiées sur l’inflation dans la zone euro, la semaine passée, devraient pousser la BCE dans cette direction, même si elle peut se donner quelques semaines de réflexion. En février, la faible hausse des prix à la consommation en Allemagne et en Belgique permet, en effet, d’espérer, pour l’ensemble de la zone euro, une inflation nettement inférieure au taux maximum toléré de 2 %. Elle pourrait se limiter à 1,6 %. Au plus bas depuis quatre ans ! Or peu d’inflation signifie qu’il n’y a pas d’emballement du côté des investissements ou de la consommation. On pourrait donc baisser le taux directeur de la BCE (actuellement à 2 %). C’est même vivement recommandé, viennent de plaider les poids lourds français et allemands, qui redoutent que la force de l’euro tue dans l’£uf la fragile reprise européenne… Le consensus politique croissant qui se précise en faveur d’une baisse du loyer de l’argent a d’ailleurs été salué par le premier concerné, l’euro, qui est même redescendu en dessous de 1,23 dollar. Mais la BCE, indépendante, déteste les pressions politiques. De plus, le sursaut du dollar plaide en faveur de l’immobilisme.

Les Européens ne doivent en tout cas pas attendre de coup de pouce des Etats-Unis.  » La valeur du dollar n’a pratiquement aucune importance pour l’économie américaine « , fait remarquer Remi Boelaert, économiste chez Agoria, la fédération multisectorielle de l’industrie technologique.

L es inquiétants déficits américains. L’important déficit courant américain (5 % du PIB) et son déficit budgétaire de 4,5 % constituent un autre risque majeur pour la reprise économique. Même si le phénomène n’est pas neuf, loin s’en faut ! Ce sont les banques centrales asiatiques, chinoise et japonaise notamment, qui, en finançant le déficit courant des Etats-Unis – en leur prêtant de l’argent, donc – assurent la relance économique outre-Atlantique… Leur contribution au déficit américain, qui s’élève désormais à 64 %, se poursuivra selon toute vraisemblance : les prêteurs se mettent ainsi à l’abri d’une hausse trop forte de leurs propres monnaies.

 » Certains se demandent comment il est possible d’avoir une reprise aussi rapide et aussi forte en dépit des déséquilibres qui caractérisent les Etats-Unis, explique Alain Jousten, professeur de macroéconomie à l’ULg. La reprise, outre-Atlantique, n’est donc peut-être pas aussi solide qu’il n’y paraît.  »

Certains indicateurs ne suivent pas, en effet, la courbe de la croissance observée. Ainsi en est-il des investissements, de la production industrielle et, surtout, de l’emploi. Certes, les embellies conjoncturelles se répercutent toujours avec six à neuf mois de retard sur l’emploi. Mais, si les entreprises américaines renouent avec les bénéfices, c’est au prix de lourdes restructurations. Et pour conserver leur rentabilité fraîchement retrouvée, elles retardent les créations d’emplois. Depuis août dernier, 366 000 emplois ont vu le jour aux Etats-Unis. Mais 2,6 millions d’emplois ont été supprimés depuis janvier 2001, lorsque George W. Bush est entré à la Maison-Blanche. En outre, les postes de travail générés par la reprise américaine sont surtout créés… ailleurs. En Inde, par exemple, où de plus en plus d’entreprises (et pas seulement américaines) délocalisent leurs services informatiques, ou en Chine, qui connaît un boom industriel grâce aux commandes occidentales…

 » On dirait que le sentiment de la reprise est plus élevé que la reprise elle-même, analyse Geert Noels, économiste en chef chez Petercam. Il se peut que cela se corrige, mais ce n’est pas sûr.  » Pour reprendre vigueur, l’économie américaine s’est, en effet, largement appuyée sur d’importantes dépenses militaires, sur une politique de taux d’intérêt que la Réserve fédérale (la Fed) a voulus très bas (1 %, à l’heure actuelle) et sur d’importantes réductions d’impôts. Or une telle politique n’est pas tenable à long terme. Les taux d’intérêt de la Fed sont au niveau le plus faible depuis 1958. Mais l’approche de l’élection présidentielle, en novembre prochain, pourrait inciter la banque centrale américaine à camper sur sa position.

L ‘Europe a d’autres problèmes. A première vue, la situation est certes plus saine chez nous. L’endettement des ménages et des pouvoirs publics est bien moindre qu’aux Etats-Unis. En revanche, de sérieux risques pèsent sur l’économie européenne à long terme. Le vieillissement de la population, lié à une évolution démographique négative, constitue une source d’endettement potentiel : à terme, le paiement des pensions et des prépensions grèvera lourdement les systèmes de sécurité sociale.

De toute évidence, les réformes structurelles, dont la plupart des pays européens ne pourront faire l’économie, ne sont pas encore venues à maturité, que ce soit en matière de protection sociale ou de reconversion économique. La Belgique est concernée : notre pays reste fortement industrialisé, donc très vulnérable dans le contexte concurrentiel actuel.  » Ces activités devraient, à terme, être remplacées par des activités de services, à haute valeur ajoutée, qui s’appuient sur les nouvelles technologies et offrent de bonnes perspectives à l’exportation « , avance Baudouin Velge, directeur économique de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB).

B elgique : optimisme prudent. En attendant, la Belgique devrait retrouver un peu de souffle économique, même si personne n’est dupe. Le léger excédent de son budget 2003 (0,3 %) était dû à la reprise exceptionnelle du fonds de pension de Belgacom, garni de 5 milliards d’euros. Une astuce à laquelle l’Europe vient de dire oui. Ouf ! L’année 2004 devrait, quant à elle, se terminer sur un équilibre budgétaire… si l' » amnistie fiscale  » tient toutes ses promesses de rendement.

Dans les différents secteurs d’activités économiques, on croise les doigts pour que la reprise se manifeste au plus vite. Dans la construction, la demande de nouveaux logements est repartie à la hausse (+ 6 %) l’an dernier, après deux ans de récession qui lui ont coûté 5 % de son chiffre d’affaires. Le même optimisme prévaut chez Agoria, la fédération multisectorielle de l’industrie technologique.  » Le chiffre d’affaires global pourrait progresser de 5 %, après avoir régressé durant trois années consécutives « , avance Remi Boelaert, chef économiste à la fédération. En revanche, comme aux Etats-Unis, aucune embellie n’est annoncée dans l’immédiat sur le front de l’emploi. Ainsi, chez nous, dans le secteur technologique, on prévoit quelque 8 500 suppressions de postes en 2004, qui s’ajouteront aux 29 000 emplois déjà perdus dans le secteur depuis 2000.  » Depuis trois ans, la baisse du chiffre d’affaires (-10 %) ne s’est pas accompagnée d’une réduction proportionnelle des effectifs (-7 %), explique Remi Boelaert. Le réajustement s’opère aujourd’hui. Nous n’attendons une inversion de cette tendance qu’en 2005.  »

Une analyse qui pourrait, hélas, s’appliquer à l’ensemble de l’économie mondiale, y compris en Belgique : la reprise, plus ou moins marquée ici et là, se fait sans créations massives d’emplois. Rendez-vous dans un an pour connaître enfin un vrai réveil de l’embauche ? l

Laurence van Ruymbeke avec Stéphane Renard

La Belgique devrait retrouver un peu de souffle en 2004. Mais l’emploi, lui…

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