La fin de l’Etat-nation?

Le rôle de l’Etat est en pleine mutation. A l’image du monde qui change, les responsables politiques nationaux et européens doivent s’adapter s’ils ne veulent pas abandonner le terrain décisionnel à un marché tout-puissant.

Les concepts de territorialité et de souveraineté qui, il y a peu, caractérisaient les Etats, ont-ils encore un sens à l’heure de la mondialisation? Les responsables politiques disposent-ils encore d’un certain pouvoir, alors que les règles de l’économie leur échappent? Le libre-échange à l’échelle planétaire ne se traduit-il pas par l’effacement progressif des frontières et des missions des nations? Michel Van Cromphaut, fonctionnaire au ministère wallon des technologies et de la recherche et coordinateur d’un ouvrage collectif intitulé Quel Etat-nation à l’heure de la mondialisation? (1) qui paraîtra à la fin du mois de janvier, croit dans les vertus de l’ouverture des frontières. A la condition que les Etats – et l’Europe – ne ratent pas leur indispensable métamorphose. Interview.

Le Vif/L’Express: Le pouvoir du politiquene devient-il pas un leurre face à la dictature du marché?

Michel Van Cromphaut: Il est certain que l’Etat tel que nous le connaissons, celui qui organise l’enseignement, les transports, les soins de santé, la justice, la sécurité, etc. subit de profondes mutations. Ses contours deviennent de plus en plus « flous », ses frontières, de plus en plus symboliques et ses fonctions traditionnelles, de plus en plus réduites, faute de moyens. Cela dit, les responsables politiques n’ont pas perdu tout leur pouvoir. S’il ne fallait en épingler qu’un seul, citons leur rôle de redistribution. Chaque année, les différents Etats européens redistribuent de 25 à 50 % de leur Produit intérieur brut: c’est un formidable outil de « gestion » de la population. Mais cette redistribution dépend elle-même de l’impôt. Lequel n’est guère populaire et essuie donc régulièrement les foudres de ceux qui le voient comme un frein à l’expansion économique. Si l’on n’y prend garde, ce rôle essentiel, qui caractérise le modèle européen – aux Etats-Unis, les mailles du filet de la protection sociale sont beaucoup moins serrées que chez nous – pourrait, lui aussi, se voir menacé.

Dangereuse, donc, la mondialisation?

Je suis un fervent partisan de la mondialisation, pour autant qu’elle profite à tout le monde, y compris aux pays pauvres. Ce n’est pas vraiment le cas aujourd’hui. A côté de réussites exemplaires – voyez l’Irlande -, il y a des fossés qui se creusent: l’Afrique ne cesse de s’appauvrir, l’Amérique latine vit une terrible récession. La « main invisible » du marché n’est pas capable de tout régler. Il faut donc respecter des règles de régulation, une sorte de code de la route de la globalisation. Le FMI (Fonds monétaire international) et la Banque mondiale (BM) sont un peu les gendarmes de la mondialisation, mais ces instances sont dominées par les Etats-Unis. Le cas de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) est un peu différent: cette organisation reflète mieux la vision européenne et l’importance qu’elle accorde au modèle social.

Les Etats ont-ils le pouvoir de faire respecter un « code de la route » en matière de commerce?

Le problème, c’est qu’en consacrant l’argent comme valeur suprême, l’économie globalisée a favorisé la loi du plus fort. L’objectif principal n’est pas le mieux-être général, mais l’enrichissement de ceux qui abordent les mutations économiques, politiques et soicoculturelles en position de force. L’argent au pinacle a, aussi, généré la corruption. Et, dans un vaste marché ouvert, celle-ci peut se développer sans entrave. Les Etats, seuls, ne peuvent juguler ce phénomène: il faut instaurer un système de coopération internationale pour y faire face. Mais tout cela doit se faire dans la transparence. Or – il s’agit là d’une autre dérive de la mondialisation épinglée dans le livre -, on assiste depuis quelques années à une certaine confiscation du processus décisionnel par quelques experts. Qu’ils officient au FMI ou à la BM, ou qu’ils soient des conseillers – issus du privé – de responsables politiques, ils ne bénéficient pas, eux-mêmes, de la légitimité démocratique. Face à la complexification croissante des enjeux, les gens « ordinaires » n' »assurent » plus vraiment. Le contrôle démocratique, essentiel dans les démocraties, risque d’être affecté. Il faut rester extrêmement vigilant.

Entretien: Isabelle Philippon, (1) Quel Etat-nation à l’ère de la mondialisation? Ouvrage coordonné

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