La fiancée du Nord

Freya par-ci, diva par-là : le  » phénomène  » Van den Bossche ravit ou intrigue. Quelle est l’exacte carrure de ce pur produit de la téléréalité ?

Tout le monde se lève pour  » Freya « , la comète qui déchire le ciel de Flandre ! Précoce et pétulante, la fille de l’ancien ministre Luc Van den Bossche attire le regard des badauds autant que celui des chroniqueurs politiques. Imaginez le tableau : la benjamine du gouvernement vient de prouver qu’elle était autre chose qu’une belle potiche, en débloquant son premier dossier sérieux ; et au même moment les paparazzi s’en donnent à c£ur joie, lors du sommet (pas si) extraordinaire d’Ostende, où un vent coquin soulève la robe de la diablesse. Depuis belle lurette, certaines gazettes l’avaient exclue de leurs pages politiques, pour l’exposer dans la rubrique sensation. Là, la confusion est totale. Arrêt sur image : mais qui se cache sous les traits de la  » bimbo  » gantoise, âgée d’à peine 29 ans ? Prodige ou imposture ?

Ministre fédérale de l’Environnement, de la Protection de la consommation et du Développement durable, depuis juillet 2003, Freya Van den Bossche est née à la télé, à la veille des élections communales de 2000. Jamais, avant ça, le média le plus prisé des politiques n’avait à ce point suscité une vocation. A l’époque, l’ancienne étudiante en communication (tiens, tiens) se cherchait encore. On ne peut pas dire que l’exemple du père l’ait mise en appétit. Cet homme qui a toujours adoré se plonger sous une pile de dossiers est l’antithèse de sa fille, qui ne jure que par la  » rue « . La rebelle a toujours respecté en lui l’avocat, défenseur des petites gens. Elle n’a pas trop aimé l’homme politique, piètre communicateur, rude et bourru, trop coupé des gens, à ses yeux, comme tous ces  » anciens socialistes  » qu’elle enverrait bien au bagne dans une île déserte.

Bref, si Freya Van den Bossche est venue à la politique et au parti socialiste flamand (à 25 ans seulement), c’est plutôt au vieux Frank Beke qu’elle le doit. Le bourgmestre de Gand lui a offert son premier job : attachée en… communication. Il lui a enseigné les vertus du porte-à-porte et les bienfaits de la politique de proximité. En quelques mois, la machine médiatique s’est alors emballée. Les premières cartes postales électorales, en 2000, dévoilaient le haut des cuisses de la maligne. Dans la foulée, elle remportait l’équivalent de la Star Academy pour aspirants ministres, organisée par la VRT. Pour gagner ces joutes de trois minutes, sur la chaîne publique flamande, il fallait exposer l’une ou l’autre idée simple, afficher un ton volontiers provocateur et, sans doute, oser un décolleté plongeant. Trois qualités que la protégée du bourgmestre avait en magasin. Quelques mois après cet  » exploit « , celle-ci s’emparait donc de l’échevinat gantois de l’Enseignement, où elle a réussi à imposer la gratuité et la notion d’apprentissage sur mesure, qui donne une chance aux immigrés et aux défavorisés.

Une carrière comme un boulevard

Tout cela ne pouvait pas laisser Steve Stevaert indifférent. L’homme providentiel du SP.A (l’ex-SP) s’échauffait encore sur la touche lorsqu’il repéra la belle, qui démontrait déjà son sens des formules chocs, fondé sur une fibre sociale authentique. Il n’en fallait pas davantage pour intégrer l’équipe des  » Teletubbies « , ces ministres socialistes populaires et compétents, qui ont fait un tabac aux dernières élections fédérales. Née sous d’heureux auspices,  » Freya  » a décidément la baraka : il manquait précisément à Stevaert une tête d’affiche en Flandre orientale. Bingo ! Sur l’ensemble de la province, la fille du ministre de la Fonction publique réalisait, en mai 2003, le second meilleur score personnel, seulement battue par le Premier ministre Guy Verhofstadt. Assez pour donner un coup de jeune et une touche de blush au nouvel attelage violet.

En peu de temps, il est vrai, la bleuette avait aiguisé ses premiers talents. Chacune de ses interventions publiques, surtout en télévision, est ainsi préparée jusqu’au moindre détail. A la recherche des formules qui déstabilisent l’adversaire et font mouche auprès d’un large public, frisant parfois la démagogie, la jeune ministre a aussi le don d’avaler un dossier en quelques minutes, ce qui lui autorise une certaine insouciance û un brin de légèreté, précisent les mauvaises langues.  » En politique, il est beaucoup plus facile de raconter des choses incompréhensibles. Moi, je préfère faire passer un message simple mais toucher un maximum de gens « , se défend-elle. Et cela marche : anxieuse et fragile en coulisses, Freya Van den Bossche déboule culottée et sans complexe sur les plateaux de télé, où on commence forcément à la craindre.

A court terme, son étoile devrait continuer à scintiller, même si l’austère ministre de l’Emploi Frank Vandenbroucke en prend quelque ombrage. Ses protecteurs, Steve Stevaert et Johan Vande Lanotte, l’influent ministre du Budget, lui promettent une destinée en or : parmi les moins de 40 ans, la Gantoise n’a guère de rivaux au sein de son propre parti. Même Elio Di Rupo veille au grain. Discrètement, le grand frère francophone a déjà exprimé son espoir que la populaire ministre soit maintenue au sein du gouvernement fédéral û son départ vers l’exécutif régional flamand, moribond, est parfois évoqué. Bonne bilingue, résolument progressiste et modérée sur le plan communautaire, le clone féminin de Stevaert plaît assurément au PS. Contrairement à Vandenbroucke, réputé rigide.

Pourtant, ses débuts ministériels ont été plutôt chaloupés. Un peu inhibée quand même par la peur de décevoir, au point de faire rire ses collègues en levant le doigt pour intervenir au Conseil des ministres, Freya Van den Bossche s’est fait la main auprès de ces chères banques qu’elle déteste. Cet été, la novice a réagi à sa manière (hésitante) aux méfaits de l’ozone, elle a dénoncé la pêche à la baleine en Islande et s’est déniché une ennemie en la personne de la ministre libérale et gantoise Fientje Moerman, le tout afin d’exister dans cette jungle qui désespère tant sa maman. Cela n’a pas empêché les commentaires ironiques de ses pairs sur son département un peu ingrat, elle la ministre  » de rien du tout « ,  » des pistes de pétanque  » ou  » de la mire « . Heureusement pour elle, elle vient de passer un cap grâce au dossier Kyoto. Avec les Régions, les patrons, les syndicats et ces partenaires libéraux si nerveux, la ministre de l’Environnement a dégotté un compromis relatif à la limitation des émissions de CO2. Sur ce coup, l’impatiente Freya avait décidé de forcer sa nature de fonceuse, qui, littéralement, ne tient pas en place. Se retenant de communiquer, impassible face aux pressions du lobby industriel, il faut dire qu’elle jouait gros : en cas d’échec sur son seul dossier délicat de la législature, quelle aurait été la réaction de la presse louangeuse et généralement bluffée û on ne compte pas, paraît-il, les journalistes dits sérieux qui ont sollicité un tête-à-tête intime avec la brune aux yeux bleus ?

Pour l’heure, donc, cette grande fille nature à la voix éraillée, bonne vivante, glousse de plaisir. Soulagée, le nez plongé dans la presse populaire qu’elle préfère au Morgen, la diva des médias se joue de ceux-ci avec grande habileté. Mère célibataire, qui élève seule sa petite fille, séductrice sans même forcer son talent, elle distille les détails nécessaires et suffisants sur sa vie privée, puis se retranche derrière sa devise favorite :  » Certains trouvent que je ne suis pas moche. OK, je suis comme je suis. Mais essayez au moins de considérer tous les aspects de ma personnalité.  » Pour le reste, on verra un peu plus tard… Quand elle aura ferraillé à l’Intérieur ou à la Justice, tenu les cordons de la bourse ou résisté à une quelconque tempête communautaire.

Philippe Engels

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