La face noire du Débarquement

C’était un mardi. La nouvelle cueille les Belges au saut du lit. Incroyable mais tellement vraie :  » Ils arrivent, ils ont débarqué !  » Les alliés ont posé le pied sur les plages de Normandie. Trois mois de sueur, de sang et de larmes attendent les Belges avant l’heure de la délivrance.

La nouvelle fait l’effet d’une bombe, se répand comme une traînée de poudre.  » Depuis les premières heures de la matinée, la radio de Londres annonce, dans toutes les langues, le débarquement sur les côtes du nord de la France « , notent Paul Delandsheere et Alphonse Ooms, dans le journal de bord que ces deux journalistes bruxellois tiennent sous l’Occupation. Ce 6 juin 1944, il faut vivre sur une autre planète pour passer à côté de l’info. Les visages rayonnants parlent d’eux-mêmes, les ménagères s’interpellent sur le pas de leur porte.

Raymond Lejeune, 17 ans à l’époque, vit à Limbourg, non loin de Verviers. Comme des milliers d’autres ados, c’est avant d’emprunter le chemin de l’école qu’il apprend ces premiers pas vers la délivrance.  » Vers sept heures, on sonne avec insistance à la porte de rue. C’est un gendarme qui s’exclame :  » Ils ont débarqué, c’est le débarquement, votre mari vient de nous téléphoner « .  » Le père de Raymond, télégraphiste, est admirablement bien placé pour faire circuler l’information. Moment d’angoisse et d’incertitude dans la maison familiale : la radio aussitôt allumée n’émet que de la musique.  » Nous sommes bouleversés. J’ai la larme à l’oeil en me précipitant vers la place, je répands la nouvelle, mais personne ne me prend au sérieux « , raconte Raymond.

En classe, le poste branché à la hâte sur Radio Londres lève tout doute au fil de la journée, au gré des précisions qui révèlent l’ampleur colossale des moyens engagés : on parle d’une armada de 4 000 navires de guerre, appuyée par 11 000 avions et des masses de parachutistes ! Le pays en attrape le tournis.  » Les commentaires vont bon train, et le même sentiment d’inquiétude se retrouve dans toutes les conversations. Vont-ils tenir ?  » se souvient Raymond.

La partie est en effet loin d’être gagnée. C’est à des centaines de kilomètres, dans la lointaine Normandie, que la bataille libératrice commence à faire rage. Les Belges en sont tout ragaillardis.  » On s’attendait à voir les Anglo-Saxons débarquer en mai plutôt qu’en juin, et dans les environs immédiats de la Belgique, plutôt qu’en Normandie « , rapporte le résistant Paul Struye dans son journal de guerre. Le futur président du Sénat note  » l’intense soulagement de savoir que le coup n’est pas pour la Belgique. Que la guerre va s’éloigner de notre territoire « . Les Belges respirent : ils ne seront pas en première ligne.

Ils ont assez trinqué au cours des semaines qui viennent de s’écouler. Des bombardements aériens toujours plus intenses et dévastateurs (lire en pages 44 à 46) les ont menés aux portes de l’enfer.  » On se rend compte aujourd’hui des souffrances et des misères nouvelles qui (sic) seraient pour notre pays l’accompagnement obligé d’un débarquement. Aussi peut-on dire que le débarquement est à la fois souhaité et redouté « , poursuit Paul Struye.

Calmer certaines ardeurs

Le D-Day donne enfin un sens aux épreuves subies, une raison palpable d’espérer. Cacher sa joie devient une torture, même au nez et à la barbe de l’occupant. Mais l’excès d’enthousiasme peut être dangereusement prématuré.

Il est sage de calmer certaines ardeurs. Les autorités alliées s’y emploient. Les consignes de prudence se succèdent à la radio. Depuis Londres, le gouvernement belge en exil n’est pas en reste. Son Premier ministre, Hubert Pierlot, fait passer le message radiodiffusé dans les chaumières en pays occupé :  » Vous allez vivre des heures difficiles dans une attente anxieuse […] la première règle sera de modérer votre impatience, de ne pas vous laisser tromper par les excitations perfides de l’ennemi, et de ne pas vous engager dans une action prématurée qui pourrait vous attirer de dures représailles.  »

Ce n’est pas du luxe superflu. Paul Struye décrit ainsi cette petite tailleuse qui déclare haut et fort qu’elle ne sort plus de chez elle, parce qu' » elle ne pourrait se retenir d’injurier les Allemands qu’elle rencontrerait « . Les Belges passent par tous les états.  » Personne ne doute du succès de l’opération et de notre prochaine libération. Mais les uns l’entrevoient dans un très bref avenir, tandis que les esprits pondérés prévoient qu’il se passera plusieurs semaines avant les combats décisifs. Chacun éprouve une sorte de fatigue nerveuse et il est très difficile de travailler ou de songer à autre chose. Etrange impression…  »

Le poste de radio devient l’objet le plus chéri, le plus convoité du territoire occupé. Le Belge ne cesse d’y coller l’oreille, à l’affût de la moindre nouvelle qui l’aiderait à démêler le vrai du faux, parmi la nuée de bobards et de fantasmes qui se mettent à circuler. Certains voient déjà les alliés partout.

La Bourse aussi ne sait plus trop que croire, elle qui spécule à la hausse ou à la baisse le succès de l’opération militaire en cours.  » La Bourse a beaucoup baissé à l’annonce du Débarquement « , relève Paul Struye. La planche à billets s’est mise à tourner follement : banquiers et industriels, qui redoutent la paralysie de l’économie si la situation venait à dégénérer, constituent des stocks de monnaie.

Bouffées d’espoir, accès de résignation. Le moral des Belges joue au yo-yo, dans les jours qui suivent le Débarquement. Un vrai motif de joie, dans cet océan d’incertitudes :  » Le Débarquement coïncide avec la cessation des bombardements et des alertes aériennes « , lit-on dans le journal de Paul Struye. C’est toujours ça de pris. La route sera encore longue et meurtrière, jusqu’à la Libération. Elle n’aura rien d’une promenade de santé.

La Belgique sous les nazis, vol. IV 1944, par Paul Delandsheere et Alphonse Ooms, éd. Universelle.

Mes années de guerre, par Raymond Lejeune, éd. Pierre de Lune.

Journal de guerre 1940-1945, par Paul Struye, éd. Racine.

Par Pierre Havaux

Une petite tailleuse le crie haut et fort : elle préfère rester chez elle car  » elle ne pourrait se retenir d’injurier les Allemands  »

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