La face cachée d’une greffe

Au-delà de l’exploit scientifique, la greffe d’une partie de visage sur une femme défi-gurée pose diverses questions

La greffe, partielle, du visage d’une femme – une première mondiale, réalisée le 27 novembre en France – suscite un certain malaise et soulève plusieurs questions éthiques. Après les greffes de pancréas (1977), de main d’un autre homme (1998), et même des deux mains et des avant-bras (2000), voilà que le Pr Jean-Michel Dubernard, urologue et homme politique, s’est attaqué à un visage. Que le philosophe Emmanuel Levinas désignait comme la forme même d’autrui, la première voie d’accès à l’altérité. Une opération éminemment symbolique donc et aux obstacles nombreux sur le plan strictement médical.

La patiente, 38 ans, avait été défigurée en mai dernier, après avoir été agressée par son chien. Une grande partie de son visage avait été arrachée : le nez, les lèvres, le menton. Selon le Pr Dubernard, l’état de cette femme, qui présentait des difficultés pour respirer, boire, manger et parler se dégradait, en raison d’une nécrose de la mâchoire. L’opération, qui comprenait le prélèvement d’une partie du visage d’un donneur, s’est déroulée à Amiens. Elle a mobilisé une cinquantaine de personnes pendant quinze heures (dont le Pr Benoît Lengelé, microchirurgien aux Cliniques universitaires Saint-Luc, à Bruxelles). Le suivi de cette allogreffe partielle de visage est assuré à Lyon.

Désormais, la jeune femme devra suivre, sa vie durant, un traitement lourd destiné à limiter les risques de rejet. Ces risques frôlent 10 % dès la première année, et de 30 à 50 % dans les cinq à dix ans à venir. Il est, de plus, impossible de prédire le résultat, puisque ce nouveau visage ne ressemblera  » ni au visage du donneur ni à celui du blessé avant son accident « , estime le Comité de consultation national d’éthique. En fait, ce comité avait été saisi, dès 2002, de cette question complexe par un autre médecin, désireux de tenter la même intervention et soucieux de déontologie. Dans son avis rendu en mars 2004, ce comité s’interrogeait :  » Peut-on en connaissance de cause proposer au patient une perspective thérapeutique qui allège son handicap mais le rende malade alors qu’il ne l’était pas ? » Il ajoutait, prophétique :  » Ces interventions le plus souvent spectaculaires attirent l’attention des médias, qui les présentent, avec parfois la complicité des chirurgiens, comme des exploits.  » Vous avez dit éthique ?

Vincent Olivier

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