La dialectique des hypocrisies

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Complexe, mouvant et formidablement interpellant, le dossier irakien a fait naître de multiples déclarations et prises de position, fortement marquées idéologiquement, où s’expriment les différences de postures juridiques, diplomatiques et militaires associées à l’usage de la force.

Mais le dossier irakien, c’est avant tout un extraordinaire révélateur d’ambiguïtés, de paradoxes, de double langage et d’hypocrisies, qui n’épargne personne. Posture des diplomaties, de l’opinion publique, des gouvernants, des organisations internationales, des partis politiques, dont les logiques d’intérêts se heurtent rapidement au réel.

Hypocrisie d’un double discours où la question des inspections se heurte à une évidence propre à tout système de désarmement, à savoir que le processus ne peut fonctionner que dans un régime de confiance ; un objectif difficile à atteindre vu le passé du régime irakien et la mise en question du principe de l’innocence indémontrable.

Paradoxe attendu d’une posture politique et citoyenne insistant sur le soutien à l’ONU et le multilatéralisme, mais qui pourrait refuser de cautionner l’ONU si celle-ci devait éventuellement, dans une possible nouvelle résolution, autoriser le recours à la force.

Deux poids, deux mesures quand on observe la différence d’attitude américaine à propos des dossiers irakien et nord-coréen, tout comme l’absence de protestation des anti-interventionnistes au sujet de la dictature baasiste lors des manifestations, alors que certains vont jusqu’à faire le voyage à Bagdad et jouer les boucliers humains en soutenant en quelque sorte le pouvoir en place qui, pourtant, pourrait être depuis longtemps accusé de crimes contre l’humanité, en omettant par ailleurs de visiter les geôles irakiennes où croupissent encore des prisonniers koweïtiens, en feignant d’ignorer finalement que la majorité de la population irakienne subit le joug de Saddam Hussein.

Hypocrisie que celle qui consiste à mélanger l’objectif du désarmement de l’Irak avec le changement de régime. Mieux : le cynisme va jusqu’à promettre la non-poursuite judiciaire de Saddam Hussein à condition qu’il quitte le pays, alors qu’en même temps Washington insiste tous les jours sur les crimes dont il est coupable.

On constate aussi le principe de précaution militaire sous contrôle politique permettant un second appareillage du porte-avions Charles de Gaulle début mars, les travaux de camouflage des véhicules militaires français en couleur  » sable du désert  » il y a plusieurs semaines, parallèlement à des négociations sur des facilités militaires avec le Qatar et les Emirats arabes unis. Double attitude française rejoignant celle des Allemands, qui ont accepté avant tout accord au sein de l’Otan de transférer si nécessaire leurs lanceurs de missiles Patriot en Turquie et en Israël.

Inconséquence de ceux qui affirment que la Turquie est menacée et désarmée face à l’Irak, connaissant l’efficience, l’outillage et la discipline de l’armée d’Ankara, l’existence de multiples bases américaines dans le pays et la permanence d’accords bilatéraux entre Washington et Ankara permettant, même en dehors de l’Otan, de protéger à tout moment le pays de toute déstabilisation ou agression militaire. Fausse urgence, dès l’instant où Ankara conditionne le transit massif de troupes américaines sur son territoire à l’adoption d’une deuxième résolution onusienne et à l’octroi, par les Etats-Unis, d’une assistance financière de plus de 30 milliards de dollars. Constat qui n’empêcha pas les contorsions au sein de l’Otan, où l’on est passé d’une réunion à 19 (Conseil) à une réunion à 18 (Comité des plans de défense), sans la France, ce qui a permis de concentrer les pressions pro-américaines sur l’Allemagne et la Belgique.

Hypocrisie, encore, que cette réalité : les premières opérations de  » guerre  » ont déjà débuté avec la destruction, les 11 et 12 février derniers, de lanceurs de missiles sol-sol Alabil-100 dans le sud de l’Irak, sans omettre la présence des forces spéciales disséminées déjà sur le territoire irakien, en attente de missions spécifiques.

Nous pourrions continuer longtemps à présenter ces ambiguïtés et ces équivoques. Le maître mot de ces constats est l’apologie du double langage. Si la situation n’était gravissime, elle prêterait à sourire. Elle est surtout la résultante de deux attitudes inconciliables : d’une part, la permanence d’un anti-américanisme simpliste jetant le bébé avec l’eau du bain par réflexe idéologique, dans le plus pur style du Monde diplomatique. D’autre part, la persistance du poids des Etats-nations ne donnant pas à l’ONU les moyens nécessaires à une véritable politique de stabilisation et de contrôle, tout en étant complice de la caste irakienne par la perversité du principe  » pétrole contre nourriture « , alors que c’est le régime irakien lui-même qui affame sa population par une politique sociale clanique et partisane.

La guerre est toujours une souffrance qui, depuis les années 1950,  » victimise  » en majorité les civils. Lorsqu’elle n’est pas légalisée par la Communauté internationale, elle est, en outre, l’échec du politique et du droit international. La désinformation, le simplisme ou l’omission volontaire, d’où qu’ils viennent, sont un échec de la raison.

par André Dumoulin, chercheur à l’Ecole royale militaire, maître de conférences à l’ ULg et à l’ULB

Dans le dossier irakien, on ne compte plus les discours qui sont contredits par les faits. Exemples choisis

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