La deuxième mort de Prométhée

(1) Le Sens du progrès û Une approche historique et philosophique, éditions Flammarion, 438 pages.

On n’arrête pas le progrès ! Sans coup férir, l’adage, naguère, traduisait de l’émerveillement. Aujourd’hui, il exprime volontiers un sentiment de crainte. Se trouve ainsi ébranlée jusque dans ses assises la grande idéologie progressiste de la modernité. Fondée sur la conviction que l’Humanité obéit, dans son processus historique, à une loi qui la porte à un but supérieur, cette pensée a longtemps structuré la vision occidentale du monde. Depuis Bacon, les penseurs des Lumières et les chantres des révolutions nous avaient en effet persuadés que les choses ne pouvaient que changer dans le bon sens. Que le futur ne pouvait qu’être supérieur au passé. De surcroît, loin de se limiter au culte de l’efficacité technique, cette foi optimiste regardait ces avancées de l’espèce s’opérer au plan technique aussi bien que social, politique, moral et spirituel.

D’emblée, certains avaient bien mis en doute ce mythe d’un perfectionnement linéaire et automatique du genre humain. Mais si, dès la fin du xixe siècle, leur argumentaire était parachevé, les populations û auxquelles l’idée de progrès promettait après tout le bonheur ici-bas û sont longtemps demeurées hermétiques à leurs alertes. Et il a fallu rien moins que le terrible xxe siècle û avec son cortège de guerres mondiales, de génocides, d’entreprises totalitaires, d’armes de destruction massive et de catastrophes écologiques û pour, peu à peu, face aux percées du savoir et à leurs applications, faire basculer les opinions d’un enthousiasme débordant à une incrédulité têtue. Des doutes qui, depuis trois décennies, se prolongent souvent dans une vision politiquement correcte û inspirée notamment par l’écologie profonde û, laquelle désigne le progrès comme le démolisseur de la planète et l’ennemi de l’Humanité…

C’est cette grande transformation des valeurs et des mentalités qu’explore le philosophe et historien des idées Pierre-André Taguieff (1). Reconnaissant la force et l’importance des critiques et des assauts contre le progrès, il se demande comment il nous faut accueillir sa décadence. Comme une bonne nouvelle ? Ou un effrayant retour aux ténèbres ? Pour le savoir, l’ouvrage fait savamment le tri de ce qui est mort et de ce qui demeure vivant de l’idée de progrès. N’est plus crédible, constate-t-il, l’image d’une science capable, à elle seule, d’apporter le bonheur aux humains. S’est évanouie aussi l’utopie d’une maîtrise prométhéenne, par la Raison, d’un devenir historique soumis au règne de la nécessité. Il n’y a, enregistre Taguieff, ni chemin balisé, ni futur prévisible, ni étape irréversible.

Mais s’il prend ainsi acte du fait qu’une marche rectiligne et universelle vers la civilisation est illusoire, l’auteur, pour autant, ne se résigne pas à la fascination postmoderne du chaos. A l’issue de son analyse érudite, il nous suggère de repenser le progrès en le considérant désormais comme un impératif moral. Il s’agit, non plus de bouleverser avec frénésie, écrit-il, mais d’avancer avec prudence et même de reculer, parfois. Bref, d’accumuler autant que faire se peut des progrès partiels, provisoires, contingents, certes, mais volontaristes, responsables, respectueux du champ du possible et dont le caractère souhaitable a été démocratiquement débattu et établi. La posture humaniste modeste que constitue ce  » méliorisme  » auquel il nous invite n’est qu’esquissée dans le livre. On referme néanmoins celui-ci û et c’est ce qui importe û avec le sentiment de saisir un peu mieux ce qui est à l’£uvre autour de nous…

de jean sloover

Ainsi donc, tous les progrès ne sont pas merveilleux…

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