La démagogie et ses limites

Une page se tourne: Neufchâteau, berceau de tous les emballements judiciaires, transmet à Liège un dossier recadré sur les principaux protagonistes de l’affaire Dutroux. Mais qu’il paraît encore loin le procès d’assises!

Liège, le retour. Après avoir débuté à Grâce-Hollogne, le 24 juin 1995, avec la disparition de Mélissa Russo et de Julie Lejeune, l' »affaire Dutroux » revient au palais de justice de Liège, où s’était noué le drame psychologique et social entre les victimes, les magistrats, les avocats, les enquêteurs et la population. Un parcours de près de huit années, qui a bouleversé la Belgique, au propre comme au figuré. A l’effroi qui s’empara des Belges, en août 1996, à la découverte des corps des petites filles, a succédé la rénovation de la justice et de son bras armé, la police (ex-gendarmerie), accusée d’avoir joué « cavalier seul » dans les enquêtes relatives aux disparitions d’enfants. La présente législature a été rythmée par les heurs et malheurs de la réforme des services de police et par l’accentuation du caractère répressif des institutions – suite fatale de tous les mouvements de victimes. Le gouvernement arc-en-ciel y a mis du sien en propulsant à la tête du département de la Justice l’un des grands manitous « blancs », Marc Verwilghen (VLD), et en s’investissant sur la scène internationale pour redresser l’image du pays. Qu’on se souvienne: l’évasion manquée de Dutroux, le 23 avril 1998, fut annoncée jusqu’au fin fond des Amériques. Ce jour-là, vraiment, le pays trembla sur ses bases.

« En six ans, j’ai vieilli de vingt ans », dit Me Julien Pierre. Et ce n’est pas du physique qu’il parle. Mais cette affaire corrompt plus sûrement que le temps. Commis d’office à la défense de Marc Dutroux, cet avocat au profil d’empereur romain a résisté à tout, seul ou à peu près: les insultes à sa fille, les manoeuvres honteuses visant à l’atteindre dans sa réputation (et qui ne feront pas l’objet d’une enquête judiciaire, la procureur générale de Liège ayant classé l’affaire en deux jours, sans entendre les témoins), la fréquentation d’un client abject qu’il a défendu comme on défend l’honneur de son métier: sans se pincer le nez mais sans doute en refrénant, parfois, des pulsions de meurtre. Il se préparait à fournir une plaidoirie qui aurait sondé les zones indicibles de cette affaire, sans perdre de vue l’intérêt de son client ni celui de la vérité. Le juriste ardennais a été remplacé par une sorte de Pierrot lunaire, introduit dans la place par un certain Georges Frisque. Ce dernier est un « fou judiciaire » au sens où l’entendaient Raymond Queneau et André Blavier des « fous littéraires », beaucoup plus inoffensifs, eux, puisqu’ils se contentent d’écrire et de publier leurs délires. C’est l’un de ces hommes qui arpentent les palais de justice, téléphonent dans les rédactions avec des airs mystérieux et tentent de s’immiscer dans les affaires en cours pour faire partager l’histoire qui les hante, régler des comptes personnels, dénoncer un complot. La seule réaction possible est de les tenir soigneusement à distance. Dutroux, pervers et manipulateur comme il est, et qui ne partageait plus la ligne sobre adoptée par son défenseur initial, a cru trouver là l’occasion de reprendre la main. Ses propres plaidoiries en chambre du conseil, à Neufchâteau, étaient déjà écoeurantes d’apitoiement sur lui-même. Que faudra-t-il subir aux assises d’Arlon,de lui ou d’un avocat incertain ?

Un huis clos étouffant

Certains parents d’enfants disparues sont-ils, à leur façon, des « fous judiciaires »? Eux aussi ont hanté les salles de rédaction, sonné à toutes les portes, communiqué sans mesure leurs haines et leurs amours. Malheureusement, en 1996, la réalité leur a donné raison: les enfants étaient toujours vivantes quand la gendarmerie, secrètement, croyait à leur décès et cerclait en aveugle au-dessus du repaire de Dutroux.

Pétrifiés de culpabilité pour ne pas les avoir crus, submergés par l’émotion, nous sommes devenus les spectateurs impuissants d’une dramatisation sans fin. Subjectivité contre subjectivité, thèse des réseaux contre thèse du prédateur isolé, « croyants » (au complot) contre « non-croyants », duo Bourlet-Connerotte contre le reste du monde judiciaire, Bourlet contre Langlois. Et demain, quoi? Par quel truchement les parents de victimes évacueront-ils leur douleur? Le renvoi en correctionnelle de Carine Russo pour « dénonciation calomnieuse à l’autorité », si choquant soit-il, doit être replacé dans un contexte d’agressivité tant verbale que physique qui, jusqu’à présent, n’avait pas eu de suite judiciaire ni d’écho médiatique. S’agissant de Michel Demoulin, le chef d’enquête à Neufchâteau en 2000, l’accusation portée jusqu’au ministre de la Justice – dont on sait la proximité avec cette justiciable pas comme les autres et qui, en ce moment, représente le « bon côté du manche » – n’avait rien de bénin: « auditions extorquées », « orientées » et « falsifiées »! Si le procureur du roi Bourlet, jouant les bons offices, s’était abstenu d’ouvrir une information judiciaire sur la base du courrier dénonciateur de Carine Russo, le gendarme aurait, sans doute, mordu sur sa chique. Mais il a été lâché. On n’ose imaginer que c’est parce qu’il adhérait à lalogique professionnelle du juge d’instruction Jacques Langlois plutôt qu’à celle du parquet.

Ainsi va Neufchâteau, dans un huis clos étouffant de quelques personnes, le procureur du roi et le juge d’instruction ne communiquant que par écrit, tandis que le président du tribunal, Francis Moinet, également président de la chambre du conseil, s’efforce de ne pas sortir de sa réserve et d’accomplir son devoir. D’où, peut-être, son visible contentement, après son ordonnance de renvoi en assises des trois principaux inculpés (Marc Dutroux, Michèle Martin, Michel Lelièvre) et les non-lieux décernés à Gérard Pinon et à Michel Nihoul (ce dernier restant passible de poursuites à Bruxelles pour trafic de stupéfiants). Au niveau du tribunal de Neufchâteau, l’affaire Dutroux est close, et bien close. Pour le reste, que les « Liégeois » de la chambre des mises en accusation se débrouillent avec l’appel du parquet et de 10 des 13 parties civiles. Jacques Langlois, lui, se prépare à défendre son instruction aux assises après avoir franchi victorieusement la première étape vers le procès.

Il faudra, un jour, raconter la solitude des acteurs de Neufchâteau, chef-lieu d’un arrondissement judiciaire de 55 400 habitants, dont les passions, comme dans un film de Claude Chabrol, s’échauffent à l’abri des murs du palais et de paisibles demeures rurales. Ici, pas de milieu judiciaire, universitaire ou politique pour tempérer une ardeur excessive, encourager d’un mot bien senti, relativiser. Les hommes ou les femmes sont seuls avec leurs principes et leurs fichus caractères. Ils finissent par croire qu’ils sont le rempart de l’Etat de droit ou la dernière défense de la victime dans un océan de pourriture. Manifestement, le juge d’instruction Jacques Langlois, lorsqu’il a hérité du dossier Dutroux après le dessaisissement de Jean-Marc Connerotte, a décidé de la jouer « réglo », sans éclat, mais « réglo ». Le procureur du roi Michel Bourlet, auteur du ténébreux « Si on me laisse faire… », est, lui, resté fidèle à la lecture-panique de l’affaire Dutroux faite par la gendarmerie, confrontée à son échec et au dévoilement de sa stratégie d’occupation du terrain judiciaire. Tous mouillés! Une partie de la population en reste convaincue: si grand est son crime, Marc Dutroux n’a pu agir seul. « Un péquenot, sa femme et un tox », lance, incrédule, le papa de Mélissa Russo. Après les « témoins X » et les fouilles de Jumet, on tombe de haut. Michel Nihoul, avec son passé de partouzeur et son « bras long comme le Danube », était le chaînon idéal – l’ogre des contes enfantins – pour relier Dutroux à des abuseurs haut placés. L’obstination du procureur du roi dans cette voie est telle qu’il demande le renvoi aux assises de Michel Nihoul en tant que chef d’une association de malfaiteurs alors qu’il ne lui reproche rien dans le cadre de l’affaire Dutroux. La présomption de réseau est donc plus forte que les faits.

400 000 pages

Confrontée à cette impasse, la chambre des mises en accusation de Liège avait fait preuve de « sens politique », en ménageant une ouverture dans ce dossier des enlèvements, séquestrations et meurtres d’enfants définitivement clos à Neufchâteau. Appelé « dossier bis » ou, moins charitablement, « dossier poubelle », il peut à tout moment être réactivé par le parquet ou par le juge d’instruction si une nouvelle piste venait à être découverte. Ni l’un ni l’autre ne l’ont fait jusqu’à présent. Cette formule de « dossier bis », déjà utilisée dans le cadre de l’affaire Cools, n’était pas absolument nécessaire: un président de cour d’assises, mis en présence d’un élément nouveau, peut très bien reprendre l’instruction là où elle avait été laissée. Mais soit. La polarisation des personnes (mais oui, les magistrats sont des êtres humains) et de leurs thèses antagonistes est telle que les conseillers de la cour d’appel de Liège, siégeant en chambre des mises en accusation, ont préféré ménager la chèvre et le chou. Dans quelques mois, on verra si les mêmes réformeront l’ordonnance du 17 janvier de la chambre du conseil de Neufchâteau, conforme, sur le cas Nihoul, aux motivations de sa libération, ordonnée dès le 22 janvier 1997.

Quatre cent mille pages. Le dossier d’instruction relatif aux enlèvements, séquestrations et meurtres d’enfants et de jeunes filles couvre 400 000 pages. Il faut être particulièrement assidu pour le maîtriser et pour mesurer l’importance relative des éléments qui le composent. Un profane ne peut extirper un procès-verbal (le matériau de base du travail policier) de l’ensemble pour en tirer toutes sortes de conclusions aléatoires. Or le dossier Dutroux a circulé par bribes et par morceaux, dans des cercles non avertis. Voir la condamnation récente pour recel de documents et violation du secret professionnel de l’ex-gendarme Marc Toussaint. La loi Franchimont, qui a réformé la procédure pénale en augmentant les droits de toutes les parties (notamment en donnant accès au dossier pénal aux parties civiles et aux inculpés non détenus et des voies de recours multipliées pendant l’instruction), a également accru le risque de « dissémination » des informations. Certes, la règle du secret de l’instruction a été renforcée. Mais pas pour les parties, qui restent libres de communiquer avec l’extérieur! A charge, pour leurs avocats, de leur rappeler certains principes: ne pas mettre l’enquête en péril ni porter atteinte à l’honneur ou à la vie privée d’autrui. « L’avocat est le premier juge d’une affaire », dit-on. Il devrait aussi éclairer son client, sans le bercer de faux espoirs ni l’égarer dans des hypothèses hasardeuses, même si les règles d’un système démocratique impliquent que chacun puisse défendre sa vérité. Enfin, l’avocat est supposé, dans le rôle de contradicteur qui est le sien, participer à la recherche de la vérité et s’abstenir de critiquer l’institution judiciaire en tant que telle. Bel idéal!

Vite au procès!

La cacophonie qui se dégage de l’affaire Dutroux, à chaque stade de la procédure, ne tient pas seulement au caractère hors normes de celle-ci, aux effets perturbateurs de la commission parlementaire d’enquête filmée par la télévision ou à la « maladie » supposée de la justice dont se plaignent ceux qui, abusant de leur position dans les médias ou dans la société, en rajoutent dans la critique purement émotionnelle. Il y a, dans ce dossier, autant de parties civiles que de victimes de Marc Dutroux. Autant d’histoires douloureuses que de lectures des événements. Comme le dit avec une indignation contenue Me Jean-Philippe Rivière, avocat de Sabine Dardenne, c’est faire injure à cette dernière qui est sortie vivante de la cave de Marcinelle, mais handicapée à vie, que de nier indirectement ce qu’elle a vécu: les sévices sexuels du seul Marc Dutroux. Un jour, il faudra bien mettre sur pied d’égalité toutes ces victimes de l’ombre. Leur rendre justice au moyen d’un vrai procès et pas au travers de ces parodies de plaidoiries et d’accusations croisées qui s’échangent dans les médias. Tous, nous aurons à y apprendre, parce qu’une instruction d’audience, menée sous la direction d’un magistrat professionnel rompu à cet exercice, en direction d’un jury populaire qui s’imprégnera graduellement de ses responsabilités, en présence d’avocats à la hauteur, est la seule manière d’en finir avec ce cirque. Vite, au procès! Mais, alors, que chacun fasse preuve de civisme et, content ou mécontent, s’incline devant l' »autorité de la chose jugée ». En particulier, s’il exerce encore une quelconque responsabilité, l’actuel ministre de la Justice, Marc Verwilghen, qui sape déjà le futur procès d’Arlon en annonçant qu’il y aura de toutes façons un procès d’assises pour le « dossier bis », vide à ce jour d’inculpés. La démagogie a des limites.

Marie-Cécile Royen

La cacophonie qui se dégage de l’affaire Dutroux ne tient pas seulement au caractère hors normes de celle-ci. Il y a, dans ce dossier, autant de parties civiles que de victimes de Marc Dutroux. Autant d’histoires douloureuses que de lectures des événements

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