La conscience blessée

Surconsommation de psychotropes, pandémie de dépressions, boom des psychothérapies : l’angoisse, le mal-être et la tristesse montent dans la population. Surtout chez les jeunes. Cette plainte grandissante qui s’exprime auprès des cliniciens est telle que certains d’entre eux s’interrogent désormais sur les causes de cette déferlante. Toutes ces souffrances relèvent-elles vraiment de la psychologie ? se demandent-ils. Etre en rupture avec la norme, est-ce nécessairement souffrir de troubles mentaux ? N’existe-t-il pas, chez nos contemporains, un sentiment croissant d’insécurité qui n’est pas d’origine psychique : leurs crises personnelles ou familiales ne sont-elles pas à attribuer souvent à quelque chose d’extérieur à leur vie mais qui ravage leur quotidien ?

Deux psychanalystes ont tenté de cerner la nature de cette crise globale qui polluerait nos existences (1). De leur pratique, ils retiennent la fin de l’espérance collective en un avenir meilleur. Détériorations climatiques, pollutions, sida, clonage, krach financier, désastres économiques : la menace se substituant à la promesse, plus personne, disent-ils, ne désire le futur. No future ! Autre rupture critique : la crise de l’autorité. Après des générations de chômage massif, les ados peuvent-ils encore suivre les adultes qui prêchent l’effort, le travail, la loyauté quand ils savent que leurs pères peuvent être licenciés comme on jette un Kleenex usagé ? Or, sans ce cadre adulte structurant, les règles, les limites, les interdits ne se transmettent plus :  » Chacun pour soi !  »

Ces trajectoires d’électrons libres sont en phase avec l’indi- vidualisme propagé par le néolibéralisme, lequel transforme, on le sait, le monde en champ de bataille économique. Il faut y être sans cesse le meilleur afin de toujours écraser l’autre : l’adversaire, le concurrent. De cette lutte permanente de tous contre tous où, constamment aux aguets, chacun garde le doigt sur la gâchette, a surgi, avancent les auteurs, une idéologie rampante de l’urgence qui, dévorant le temps et comprimant l’espace, crée ce sentiment diffus d’insécurité, cette impression anxiogène d’un désastre imminent qui embouteille les consultations psy. D’où ce questionnement des thérapeutes : si c’est l’intolérance de la société qui tourmente les patients, peut-on réparer leurs consciences meurtries sans devenir un auxiliaire du système ? Peut-on les aider à devenir des gagnants dans la lutte pour la domination sans se faire complice de l’horreur ?

D’où l’idée de soigner les individus en les arrachant à l’isolement délétère de la loi de la jungle ? Il n’y a pas que des ennemis dans le rétroviseur et nul ne naît par génération spontanée, enseignent donc les auteurs à leurs  » malades  » : nous sommes tous liés aux autres. La recherche de l’intérêt personnel, l’utilitarisme, n’épuise dès lors pas la vie. Celle-ci gît même surtout dans l’inutilité : les plis du désir, ceux de la création, etc. Une telle clinique du lien regarde l’absence de pouvoir sur les autres et l’acceptation de notre statut de mortel comme le seul chemin qui mène à plus de liberté, de responsabilité et d’accomplissement.

Le livre est sans doute un peu hâtif. Mais la démarche, qui consiste à montrer que nos souffrances personnelles procèdent volontiers de mécanismes collectifs, donne une formidable dimension politique aux états d’âme de l’homme moderne. Elle témoigne ainsi que, les choses n’allant pas aussi bien qu’on essaie de nous le faire accroire, l’Histoire est bien loin d’être écrite…

(1) Miguel Benasayag et Gérard Schmit, Les Passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale, éditions La Découverte, 187 pages.

de jean sloover

La dépression est soudain la maladie la plus répandue. Guérir le patient ? Ou changer le monde ?

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