La concurrence des victimes

Les victimes d’un cataclysme présentent rarement un front uni. Leurs disputes cachent un profond besoin de reconnaissance qui peut devenir un piège, souligne le sociologue Jean-Michel Chaumont. Cette dynamique est à l’£uvre au procès d’Arlon

(1) La Concurrence des victimes, par Jean-Michel Chaumont, La Découverte.

On le vérifie tous les jours à Arlon : les victimes survivantes ou les familles des victimes décédées de Marc Dutroux ne défendent pas la même mémoire et, donc, adoptent des stratégies divergentes qui, pour certaines, vont jusqu’à la rupture avec l’institution judiciaire. Les parents de Julie Lejeune et de Melissa Russo se sont abstenus d’être représentés au procès pour dénoncer ce qu’ils appellent un  » cirque « . Ils en veulent au moins autant à la justice, coupable de ne pas avoir investigué dans les directions qu’ils souhaitaient, qu’à Marc Dutroux lui-même, ce qui, paradoxalement, permet à l’avocat de celui-ci, Me Xavier Magnée, de se parer de la légitimité du mouvement blanc. Laetitia Delhez, dont l’avocat, Me Georges-Henri Beauthie, dit qu’elle  » gratte à la porte  » pour entrer dans la salle d’assises, avait visiblement besoin d’être rassurée pour témoigner. Mais elle s’avance en terrain miné, car sa compagne d’infortune, Sabine Dardenne, ne partage pas son analyse sur le rôle prépondérant qu’aurait joué Michel Nihoul dans la commandite de son enlèvement. Sabine Dardenne, qui a choisi très tôt d’affronter son tortionnaire, les yeux dans les yeux, et qui dit avec force n’avoir eu affaire qu’à lui, fait, elle, figure d’héroïne. Son témoignage, le 1er avril prochain, constituera, sans doute, l’un des sommets dramatiques de ce procès. A peine libérée et instruite de la manipulation dont elle avait fait l’objet pendant les quatre-vingt-un jours de sa séquestration, la petite fille voulait déjà dire son fait à Marc Dutroux, retenu dans un bureau voisin du sien, à la gendarmerie de Charleroi. Comment Laetitia vit-elle la médiatisation de la jeune Tournaisienne et le tempérament de battante qu’on lui prête ? Sans doute, avec des sentiments mélangés, et bien compréhensibles. Les parents d’Eefje Lambrecks attendent, avec une certaine confiance, que justice se fasse, en évitant d’ajouter du désordre au désordre scandaleux qui les a privés de leur fille, tandis que la défense de la famille Marchal s’inquiète beaucoup plus de découvrir la  » vérité  » et cherche encore celle-ci dans des voies parallèles à l’instruction. Y aurait-il de  » bonnes  » et de  » mauvaises victimes « , comme le suggérait Me Beauthier ? Le caractère passionné de certains débats techniques traduit peut-être le besoin des victimes ou parents de victimes de faire reconnaître le caractère particulier û unique û de leur deuil…

En 1995, le sociologue Jean-Michel Chaumont (UCL) inventait l’expression de Concurrence des victimes pour titrer l’ouvrage tiré de sa thèse de doctorat (1). Celle-ci portait sur les débats très vifs qui s’étaient déroulés, au sein de la Fondation Auschwitz, à Bruxelles, sur le caractère unique de la Shoah. Certains survivants juifs, militants antifascistes, souvent très à gauche et laïques, s’opposaient à la trop grande singularisation du génocide, au regard de la répression nazie qui avait frappé d’autres communautés (résistants, tziganes, homosexuels…), tandis que d’autres, mettant en avant leur judéité, insistaient sur les fondements irrationnels et quasi éternels de l’antisémitisme. Suite à cette expérience observée de près, la thèse de Chaumont tendait à montrer que, sous les arguments apparemment scientifiques échangés par les adversaires, se cachait, en réalité, un vrai débat sur la reconnaissance. Un enjeu important, pouvant déboucher sur l’obtention d’avantages matériels ou symboliques non négligeables. Cette concurrence des victimes a également été observée aux Etats-Unis, où les minorités ethniques, voire sexuelles, prennent toujours ombrage du trop grand cas qui a été fait, selon ces victimes  » résiduelles « , du génocide nazi, au regard des souffrances des Amérindiens ou des victimes de l’esclavage, par exemple.

Depuis, l’expression  » concurrence des victimes  » est devenue un lieu commun, une  » arme supplémentaire plutôt qu’un outil de réflexion « , regrette Jean-Michel Chaumont. Toutes proportions gardées, les dissensions entre parties civiles, au procès d’Arlon, évoquent ces rivalités.  » Je suis l’affaire Dutroux, comme tout le monde, mais je ne la connais pas, prévient le sociologue. Toutefois, il se passe généralement une chose étrange avec les victimes. Alors que la concurrence des héros se traduit par une surenchère dans le rappel de leurs hauts faits au service d’un combat commun, celle des victimes consiste à raviver leurs blessures pour mieux faire ressortir leur caractère unique. C’est un processus dévorant qui ne s’arrête jamais.  » Est-ce la bonne manière de guérir ? Pas sûr.  » Il faut reconnaître la victime, conseille le sociologue, et, en même temps, contenir cette reconnaissance pour ne pas la condamner à vivre sous cette seule identité. Le succès actuel du concept de ôrésilience » – faculté de se tirer des expériences les plus traumatisantes de la vie – montre peut-être que le balancier est reparti dans l’autre sens. L’autre jour, dans le tram, j’ai entendu un adolescent lancer à un autre : ôVictime, va !  »…  »

Ne pas en faire trop ne veut pas dire agir avec légèreté.  » Ce qui, à coup sûr, blesse une victime, affirme Chaumont, c’est le traitement inégal qui est réservé dans l’espace public à une souffrance plutôt qu’à une autre. A l’heure où l’on va marquer le dixième anniversaire du génocide rwandais, on peut se demander comment la population locale va interpréter l’insistance avec laquelle la Belgique évoquera le souvenir de ses dix Casques bleus…  »

A la veille du procès Dutroux, les parties civiles, indignées par l’usage abusif fait des photos contenues dans le dossier d’instruction, ont donné l’impression de vouloir se rapprocher et de vouloir mettre un bémol aux commentaires acides d’après-audiences. Les parents de Julie Lejeune et de Melissa Russo demandaient, alors, sur un ton très serein, contrastant avec leur charge féroce contre la justice belge donnée, peu après, au magazine flamand Deng, de renoncer à l’expression imprécise  » les parents « , utilisée pour désigner la communauté des victimes de Marc Dutroux. Auparavant, l’avocat de Sabine Dardenne avait exprimé le même souhait… Lors du procès Barbie, à Lyon, en 1987, de semblables armistices ont été observés.  » Il y a eu des conflits très durs entre les victimes de crimes contre l’humanité û seule incrimination encore possible contre Klaus Barbie, vu le temps écoulé depuis la Seconde Guerre mondiale û, qui se jugeaient victimes du seul fait d’être nées juives et celles qui avaient pris part à la résistance, rappelle Jean-Michel Chaumont. D’un côté, il y avait les  » victimes pures « , jouets d’une force infiniment abominable et supérieure à elles-mêmes ; de l’autre, des hommes et femmes ayant pris part à un combat politique.  » Les acteurs de ce procès historique ont eu la sagesse de faire taire leurs divergences. Le grand public ne les aurait pas comprises.

Marie-Cécile Royen

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