La  » Chiraquie  » irrite les magistrats

Les principaux cadres du parti présidentiel ont critiqué la lourde condamnation qui s’est abattue sur l’ancien Premier ministre Alain Juppé. De quoi énerver les magistrats, qui rappellent la séparation des pouvoirs

Dix-huit mois de prison avec sursis et dix ans d’inéligibilité : la peine prononcée à l’encontre d’Alain Juppé dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris est sévère.  » Trop sévère « ,  » disproportionnée « , se sont exclamés les principaux ténors de la droite.  » Ce jugement est extrêmement cruel pour Alain Juppé, dont toute la vie a été consacrée au bien public « , a déclaré Xavier Darcos, ministre délégué à l’Enseignement.  » C’est un véritable coup contre la démocratie « , s’est emporté le député Jacques Myard. D’une façon générale, tous les cadres de l’Union pour un mouvement populaire (UMP, héritière du RPR gaulliste) ont fait bloc autour d’Alain Juppé, leur président. Lors du congrès tenu par le parti, le 8 février, les militants arboraient des tee-shirts marqués à son nom. A la tribune, le secrétaire général de l’UMP, Philippe Douste-Blazy, s’est adressé à celui que la justice venait de condamner lourdement :  » Tu savais que les Français te respectaient. Maintenant, tu sais aussi qu’ils t’aiment.  »

Qui donc est cet Alain Juppé, qui recueille ces jours-ci tant d’éloges ? Le plus haut dirigeant de l’UMP. Un ancien Premier ministre, ex-secrétaire général du RPR, actuel député-maire de Bordeaux.  » Un homme courageux « , ajoutent ses amis politiques.  » Celui dont la France a besoin « , soutient le président Jacques Chirac. La justice, toutefois, fait entendre un autre son de cloche. Le tribunal correctionnel de Nanterre a déclaré Juppé coupable de  » prise illégale d’intérêts « . En clair, il s’est servi de la collectivité publique à des fins partisanes : au milieu des années 1990, lorsqu’il était adjoint au maire de Paris (Chirac, en l’occurrence), il a permis que le salaire de sept permanents du RPR soit versé par la mairie. Ce genre de pratiques, semble-t-il, était alors monnaie courante. Mais c’est justement pour y mettre un terme qu’une loi a été votée en 1995 par la majorité des députés (y compris ceux du RPR), dans le but d’assainir la vie politique. Juppé, qui était alors membre du gouvernement, ne peut donc prétendre qu’il ignorait les règles du jeu. Cela explique en partie l’intransigeance de la justice à son égard.

Leçon de morale politique

Motivant leur décision, les juges ont dépassé le cadre strictement juridique pour se placer sur le terrain moral :  » La nature des faits commis est insupportable au corps social, comme contraire à la volonté générale exprimée par la loi. (…) Alain Juppé a, alors qu’il était investi d’un mandat électif public, trompé la confiance du peuple souverain.  » Cette leçon de morale politique a particulièrement irrité la droite, et a déclenché une avalanche de critiques de la part des parlementaires UMP. Effet boomerang : les magistrats n’ont pas du tout apprécié que ceux-ci commentent une décision de justice. Avec vigueur, ils ont dénoncé les  » atteintes à la séparation des pouvoirs « .  » On en reste à des traditions de l’Ancien Régime où l’ensemble des élus considère que les lois qu’ils votent s’appliqueront à tous les citoyens, mais jamais à eux-mêmes « , a par exemple observé le président de l’Union syndicale des magistrats, Dominique Barella.

La situation s’est encore envenimée quand les trois juges chargés du dossier ont avoué avoir subi diverses pressions : ordinateurs fouillés, mises sur écoute, bureaux visités… Le gouvernement a immédiatement réagi. Pour faire toute la lumière sur ces pressions, Jacques Chirac a ordonné la création exceptionnelle d’une mission d’enquête administrative. Le hic, c’est que le président de la République court-circuite ainsi le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), qu’il préside d’ailleurs et qui est normalement chargé de garantir avec lui l’indépendance de la justice. Du coup, la colère des magistrats a redoublé.  » Dans l’Etat de droit, on ne crée pas du fait du prince une institution hors de celles prévues « , s’est indigné Dominique Rousseau, membre du CSM.

Les socialistes et les communistes, qui ont eux-mêmes trempé dans des pratiques douteuses, se gardent pour l’instant de trop exploiter l’affaire. Le Front national risque donc bien d’en être le seul bénéficiaire. En effet, à cinq semaines des élections régionales, l’extrême droite compte bien ressortir son slogan de toujours :  » Tous pourris !  »

François Brabant

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