» La Chine ne se résignera jamais à respecter les droits de l’homme « 

 » Attribuer l’organisation des Jeux à Pékin fut une bévue irréparable… Je ne vois pas comment les leaders des Etats démocratiques pourraient participer aux cérémonies olympiques sans se déshonorer « , estime l’écrivain, essayiste et sinologue belge Simon Leys. Entretien.

Le Premier ministre australien Kevin Rudd, qui fut un de vos étudiants à Canberra, a déclaré sans détour, en chinois, à l’université de Pékin, que les droits de l’homme sont gravement bafoués au Tibet. Mais il ne plaide pas pour un boycott des JO. Et vous ?

Simon Leys : Ne soyons pas plus tibétains que le dalaï-lama, qui préconise de ne pas boycotter les Jeux olympiques. Le boycott des compétitions sportives ne punirait que les athlètes. En revanche, dans le contexte actuel de la répression sanglante au Tibet et du déni des droits de l’homme en Chine, je ne vois pas comment les leaders des Etats démocratiques pourraient participer aux cérémonies olympiques sans se déshonorer. Ce serait ignorer la liturgie politique dont les gouvernements totalitaires aiment entourer les Jeux à des fins de propagande. N’oublions pas que le rituel de la flamme olympique est une invention nazie. Il est apparu lors des Jeux de Berlin, en 1936.

Vous aviez signalé que l’époque de Mao avait repris les modèles culturels de la Chine traditionnelle. Ces modèles sont-ils encore présents dans la Chine d’aujourd’hui ?

Une phrase de Faulkner pourrait s’appliquer à la Chine :  » Le passé n’est pas mort, il n’appartient même pas encore tout à fait au passé « . Je pense aux tragédies du xixe siècle : la Chine agressée et humiliée par les puissances étrangères, les guerres de l’opium, les traités inégaux… Ces souvenirs-là restent vifs dans les consciences. On pourrait résumer ainsi la question tibétaine : le Tibet est chinois comme l’Algérie était française. Vu de l’extérieur, c’est une situation coloniale. Vu de l’intérieur, pour les Chinois, il s’agit d’une douloureuse question nationale :  » Les puissances étrangères conspirent encore une fois pour nous arracher une énorme portion du territoire sacré de la patrie.  » Lors du soulèvement tibétain de 1959, j’étais étudiant à Taïwan. Je me souviens encore de ce que m’a dit un fonctionnaire du Kuomintang. Cet anticommuniste passionné regardait pour la première fois les communistes avec gratitude :  » Au moins, ils vont nous résoudre, une fois pour toutes, le vieux problème tibétain !  »

C’est sans doute le sentiment de beaucoup en Chine. Mais les intellectuels n’ont-ils pas un jugement plus serein ?

Un remarquable manifeste signé par 350 intellectuels chinois éminents vient de définir le problème avec courage et lucidité : comme le dalaï-lama le préconise lui-même, il n’est pas question de demander l’indépendance du Tibet, mais seulement le respect de sa culture et de sa religion. En ce sens, la cause tibétaine n’est rien de plus et rien de moins que la cause du peuple chinois tout entier : il s’agit de défendre les droits de l’homme.

Comment comprendre la réaction des masses populaires chinoises à l’égard des Tibétains ?

Rappelez-vous l’URSS. L’homme de la rue soviétique, tout en maudissant son propre sort, avait peu de sympathie pour les insurgés hongrois, tchèques et polonais :  » De quoi osent-ils se plaindre, ceux-là ?  » Les démocrates ont du mal à mobiliser l’enthousiasme des masses. En revanche, les autorités peuvent aisément allumer les passions nationales, patriotiques, primitives, viscérales et en tirer un avantage politique. Même les jeunes Chinois qui étudient à l’étranger et échappent ainsi largement au contrôle des autorités répondent le plus souvent à l’appel de la patrie. Ils viennent accueillir la flamme olympique avec fleurs et drapeaux. L’impardonnable erreur fut d’attribuer les Jeux à Pékin. La Chine communiste n’a jamais respecté les droits de l’homme et il n’y avait pas la moindre chance qu’elle puisse ou veuille s’amender à cette occasion. Le Comité olympique a fait semblant de croire à cet espoir. Quelle colossale hypocrisie !

Les autorités chinoises auraient assuré au COI qu’aucun obstacle n’entravera la liberté de la presse ni la liberté de déplacement des quelque 25 000 membres des médias internationaux. Peut-on croire les dirigeants chinois ?

Non.

Après la publication de vos best-sellers sur la Chine, vous avez annoncé que vous ne vous exprimeriez plus sur la Chine moderne. Les sinologues sont-ils tentés de se réfugier dans la Chine antique, auprès de Confucius et des peintres traditionnels ?

L’analyse de la politique chinoise contemporaine n’est nullement mon métier et ce n’est pas un sujet dont je m’occupe de gaieté de c£ur. Ma spécialité a toujours été et est encore la peinture et les écrits des peintres. Mais aussi la littérature classique, prose et poésie. J’ai un intérêt particulier pour la poésie à chanter, genre à la fois plus complexe et plus libre que la poésie régulière. On la retrouve de la période des Cinq Dynasties jusqu’au début des Song du Sud, soit du xe au xiie siècle. La littérature moderne précommuniste est également mon domaine.

Les circonstances m’ont néanmoins amené à parler de politique contemporaine. J’étais à Hongkong durant les années de la Révolution culturelle. La réalité qu’on avait sous les yeux était d’une évidence sauvage. Mais ce qu’en disait la presse occidentale n’avait aucun rapport avec ce dont nous étions témoins. Hurler la vérité devenait donc une nécessité. Je n’aime pas beaucoup le terme de sinologue. J’ai seulement souhaité acquérir une certaine culture chinoise, bien modeste, pour la joie qu’elle me procure. La partager avec quelques étudiants fut un bonheur.

Quels motifs vous ont incité à vous atteler à une traduction de Confucius, tant en français qu’en anglais ? Les traductions antérieures vous semblaient-elles inadéquates ?

Traduire les pensées de Maître Kung est le fruit de toute une vie d’étude consacrée à la Chine. Mes prédécesseurs ont fait peu de cas de la richesse littéraire de Confucius. Mais ils m’ont aussi beaucoup appris. Je cite volontiers Bernard de Chartres, traducteur du xiie siècle :  » Nous sommes tels des nains installés sur les épaules de géants, ce qui nous permet de voir juste un peu plus loin qu’eux.  » Ma traduction anglaise, faite dix ans après la française, a été écrite dans l’allégresse. C’est une traduction d’écrivain et celle que je préfère. Mes commentaires y sont plus actuels, vivants et développés, libérés des inhibitions académiques. Le français est une belle langue mais, en comparaison avec l’anglais, il a la rigidité d’une langue à demi morte. Pour un traducteur, c’est une torture. Tandis que la souplesse de l’anglais, la richesse de son vocabulaire, la flexibilité de sa syntaxe permettent de jouer sur un clavier plus large.

Ces derniers temps, un différend vous oppose aux fonctionnaires belges des Affaires étrangères. Vos fils jumeaux ont été privés de la nationalité belge qu’ils avaient depuis leur naissance. C’est là votre dernier combat, avez-vous dit. Où en est l’affaire ?

Un vieil ami chinois, qui connaît notre problème, me disait de façon gentiment sarcastique :  » Le souci que vous vous faites pour les droits de l’homme en Chine est touchant, mais ne devriez-vous pas commencer par vous occuper un peu des droits de l’homme en Belgique ?  » Il avait raison. Tout d’abord, il faut noter que si mes fils avaient dérogé à la loi et s’il ne s’agissait que de leur cas individuel, je ne m’occuperais pas de cette affaire. Mais, en fait, primo, c’est le ministère des Affaires étrangères qui est en pleine illégalité ; secundo, mes fils, citoyens belges, sont tous deux avocats, ont accès à la presse et aux tribunaux. Et pourtant, par une décision arbitraire, les voici apatrides. Imaginez la condition des centaines de personnes innocentes quotidiennement broyées par l’administration, et qui ne disposent d’aucun de ces recours ! Exposer ce scandale-là est une entreprise de salubrité publique.

Comment expliquez-vous l’attitude de l’administration à l’égard de vos enfants ?

Les Belges nés à l’étranger et résidant en permanence hors de Belgique doivent faire, à l’âge de 28 ans, une déclaration conservatoire de nationalité. Faute de quoi, ils perdent leur nationalité belge. Toutefois, les Belges qui n’ont pas d’autre nationalité sont dispensés de faire cette déclaration. C’est la situation de mes fils. Le consulat de Belgique l’a toujours su et constaté et leur a validement délivré leurs passeports, de cinq en cinq ans. Mais leur dernière demande de passeport, en décembre 2006, a été rejetée par un nouveau consul, Madame Van Hellemont. Bêtise ou malveillance ? L’intéressée plaide pour la première hypothèse. Pourquoi ne peut-on la rectifier ?

Quelle est son argumentation ?

Selon elle, mes fils auraient toujours eu une seconde nationalité et, donc, auraient perdu leur nationalité belge depuis onze ans. Ils sont, estime-t-elle, plus que probablement des citoyens de la République populaire de Chine,  » car nés à Hongkong d’une mère chinoise « . En fait, ils sont simplement nés dans une colonie britannique, d’une mère belge. Mes fils ont d’abord cru qu’il s’agissait d’un grossier canular ! Quand Kafka lisait à haute voix à ses amis le manuscrit du Procès, il s’étouffait de rire. Mais on sait comment l’histoire finit… Depuis quinze mois, mes fils sont donc illégalement réduits à la condition d’apatrides !

Deux députés PS viennent de déposer une proposition de loi inspirée par cette affaire. Elle entend abroger l’obligation de faire la déclaration conservatoire de nationalité. Dans le cas de vos fils, quelle solution peut-être envisagée ?

Pour les Affaires étrangères, le premier objectif est de  » sauver la face  » des fonctionnaires responsables. C’est l’expression même employée par ses porte-parole. Si le ministère avait reconnu la bévue de fonctionnaires incompétents, la situation aurait été réglée en cinq minutes. Mais le souci du ministère est de protéger, par tous les moyens, le dogme de l’infaillibilité de l’administration. L’ancien patron du ministère, Jan Grauls, le résumait ainsi :  » Mon devoir est de défendre mes fonctionnaires.  » Nous avions la naïveté de croire que le premier devoir du président d’un grand service public serait d’assurer que ses fonctionnaires servent le public. Mes fils ont porté l’affaire devant les tribunaux, où le ministère s’efforce encore, par tous les moyens, de faire traîner les choses. A la différence des bureaucrates, nous avons confiance dans la justice de notre pays. Une dernière touche pour parachever ce tableau surréaliste : le but de la loi évoquée plus haut était d’éviter la double nationalité. Mais, depuis bientôt un an, la Belgique s’est alignée sur les autres pays de l’Union européenne et a adopté une loi autorisant la double nationalité. La querelle que nous cherche le ministère est donc devenue sans objet. Mais cela n’enlève rien à son acharnement !

Marcel van Nieuwenborgh – (Adaptation : Z.P. et O.R.)

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