La chasse aux récidivistes

Tous les violeurs et les pédophiles qui bénéficient d’une libération conditionnelle doivent désormais suivre une thérapie. Mais deux sur dix environ rechutent

Eté 1996, hiver 1997 : coup sur coup, on découvre les corps sans vie de Julie et de Mélissa, d’Ann, d’Eefje, puis de Loubna. A l’horreur s’ajoute l’incompréhension. Marc Dutroux et Patrick Derochette étaient des récidivistes. Comment la justice ou les experts n’avaient-ils pas pu mesurer leur dangerosité ? Depuis, c’est sans doute dans la prise en charge des agresseurs que le plus d’efforts ont été consentis. Mais avec quels résultats ?

 » Cette matière fait l’objet d’une recherche intensive, assure Thierry Pham, directeur du Centre de recherche en défense sociale (CRDS), à Tournai. On est, par exemple, mieux outillé pour poser un diagnostic.  » Il n’existerait toutefois pas  » un  » profil de délinquant sexuel.  » Quels sont les points communs entre Dutroux et Derochette ? s’interroge Pham. Ils ont tous deux commis des crimes sexuels. Pour le reste, le premier a un quotient intellectuel élevé ; le second, pas. Certaines victimes de l’un étaient prépubères ; pour l’autre, c’est moins clair.  » Dutroux apparaît davantage comme un violeur que comme un pédophile. Il s’agit en effet des deux grandes typologies dégagées par des chercheurs américains Raymond Knight et Robert Prentky qui font autorité en la matière. Car mieux cerner la personnalité d’un abuseur, c’est peut-être déjà réduire le risque de récidive.

Parmi les violeurs, il y a cependant des  » sous-catégories « . Les  » opportunistes « , pour reprendre la terminologie des chercheurs américains, sont les plus antisociaux. Ils se distinguent par une longue carrière de délinquant. Ils ne se limitent pas aux crimes sexuels. Ils commettent d’autres meurtres, se livrent à de nombreux trafics… Comme Dutroux, soupçonné aussi d’avoir assassiné un complice, Bernard Weinstein.

En réalité, seule une partie des violeurs ont vraiment une  » motivation sexuelle « , sont hantés par la victime qu’ils agressent. Les autres agissent sous l’effet d’une  » rage indifférenciée  » ou d’une  » motivation vindicative « . Ils ont été rejetés par une femme et veulent lui en faire payer le prix, à elle ou à d’autres personnes du même sexe.

En ce qui concerne les pédophiles, leur  » degré de fixation « , comme disent les spécialistes, est un élément déterminant.  » La liste de leurs abus risque de s’allonger d’autant plus s’ils fantasment exclusivement sur des enfants et qu’ils n’ont jamais séduit une femme, explique Pham. En revanche, d’autres pédophiles ont une vie sociale, un travail, vivent ou ont vécu en couple. Ils n’ont abusé d’enfants qu’à un moment de leur vie, en période de régression.  » Ceux-là risquent moins de rechuter.

La  » quantité de contacts avec les enfants  » est une autre variable importante.  » Certains pédophiles sont ôamoureux » d’un(e) enfant en particulier, qu’ils côtoient régulièrement, dont ils apprécient la personnalité, qu’ils considèrent malgré tout comme un ôsujet », poursuit le directeur du CDRS. D’autres ne voient dans les enfants que des ôobjets ». Ils ont moins l’occasion d’en rencontrer. Les abus peuvent alors être très violents, voire sadiques.  » Selon l’âge de la fille ou du fils abusé, un père incestueux appartient à la catégorie des violeurs ou à celle des pédophiles.

L’importance de la rechute ?  » Les études longitudinales sont rares « , poursuit Pham. Le psychiatre américain Gene Abel et ses collaborateurs ont toutefois suivi 446 de leurs patients durant plusieurs décennies. Ils ont ainsi observé que les pédophiles qui s’en prennent aux garçons récidivent davantage : ceux qui avaient  » fait  » 4 victimes à 20 ans en avaient agressé plus de 50 à 45 ans. A titre de comparaison, celui qui s’en était pris à 3 fillettes à 20 ans comptait, quant à lui, 13 victimes à 45 ans.

Attention, cependant, selon le psychiatre français Roland Coutanceau,  » la plupart des agressions sexuelles sont commises par des hommes qui ne récidiveront pas « . C’est même le cas de deux tiers des sortants de l’établissement de défense sociale de Tournai, qui accueille pourtant beaucoup de  » cas lourds « . De 1994 à 2002, Pham et son équipe ont mené une recherche auprès de 96 internés, des  » délinquants d’habitude « , qui souffrent, en outre, de troubles mentaux plus ou moins graves.  » Dans les 900 jours qui ont suivi la libération, 34 % des internés pour agression sexuelle étaient à nouveau inquiétés par la police, reconnaît le chercheur. Il s’agit cependant d’un taux de récidive général. Certes, ce pourcentage, qui concerne tous les types d’infractions, atteignait même 38 % chez les violeurs, mais il descendait à 17 % pour les seuls faits de m£urs. Les pédophiles récidivent globalement moins (31 %), mais proportionnellement les rechutes à caractère sexuel sont plus fréquentes (27 %).  »

A la fin des années 1990, les ministres de la Justice et de la Santé ont dégagé des moyens pour mettre en £uvre une prise en charge thérapeutique de ce type de délinquants.  » En son temps, Dutroux avait déjà dû consulter un psychiatre, mais il avait su le manipuler, rappelle Bernard Pihet, directeur de l’Unité de psychopathologie légale (UPPL), à Tournai. Il est particulièrement difficile de soigner quelqu’un qui ne s’estime pas malade, qui nie ou minimise les faits. Cela ne s’enseigne pas à l’université.  »

Aujourd’hui, tout auteur d’infractions à caractère sexuel ne bénéficie d’une libération conditionnelle que s’il suit un traitement d’une centaine d’heures chez un thérapeute spécialisé.  » Malheureusement, pour y échapper, de plus en plus d’agresseurs préfèrent aller jusqu’au bout de la peine « , regrette Pihet. Ce psychologue de l’UPPL est notamment chargé de former les psys qui prennent en charge les violeurs et les pédophiles dans un cadre légal.  » Non seulement le nombre de ces praticiens a considérablement augmenté, mais leur attitude face à la justice a changé, affirme Pihet. Autrefois, le médecin considérait qu’il n’avait pas à signaler si le détenu en libération conditionnelle s’était rendu à sa consultation. Aujourd’hui, il doit rédiger un rapport précisant la régularité dans le traitement.  »

A la demande des tribunaux, l’UPPL peut également rendre des avis motivés concernant les conditions de probation, de libération conditionnelle, etc.  » Les traitements actuellement administrés peuvent rendre meilleur l’agresseur, l’aider à contrôler son incontinence sexuelle… Mais conforter ses facultés de résister aux tentations ne suffit pas. Des facteurs externes peuvent aussi jouer. Les conditions de probation ou de libération doivent en tenir compte et préciser, par exemple, que l’agresseur ne peut plus être maître nageur.  » Grâce à cette double approche, Pihet dit n’avoir enregistré que deux récidives sur la centaine d’agresseurs traités.

Au cours des dernières années, les  » outils  » qui tentent d’évaluer les risques de rechute se sont multipliés.  » Mais, en pratique, ils sont peu utilisés en Europe francophone « , regrette Pham. Pas plus que la pléthysmographie, par exemple, qui mesure le degré d’excitation et de déviance sexuelles, et qui rencontre beaucoup de réticences éthiques. En général, les praticiens analysent la récidive sur la base de leur expérience clinique, de la connaissance du dossier, d’entretiens, de tests psychologiques classiques…

En collaboration avec l’Institut Philippe Pinel de Montréal (Québec), Pham travaille, quant à lui, sur des échelles de risques.  » Il s’agit d’instruments complémentaires, qui ne doivent pas remplacer l’évaluation clinique globale, mais qui standardisent des marqueurs de risques déjà bien connus ou qui le sont moins « , explique le chercheur. Certaines variables de ces grilles d’évaluation sont dites  » statiques « , parce qu’elles concernent le passé du délinquant.  » C’est un peu le b.a.-ba, explique Pham. Ainsi, en ce qui concerne le nombre de délits commis, tout praticien sait que plus il est élevé, plus le violeur ou le pédophile est considéré comme ôà risques ». Mais on a moins l’habitude de retracer leur ôhistoire » en matière d’abus d’alcool, par exemple.  » D’autres éléments dits  » dynamiques  » vont porter sur le comportement futur, ce qui est une démarche plus récente. Ils prennent, par exemple, en compte les projets plus ou moins réalistes que le délinquant envisage pour sa réinsertion, la maîtrise de soi ou les préjugés et stéréotypes nourris à l’égard des femmes, de la thérapie ou des délits sexuels, par exemple.

Ces  » outils de mesure « , toujours plus fins, vont-ils réduire la récidive ?  » Nous traversons actuellement une période de déception, reconnaît Pham. Les traitements administrés aux délinquants ne permettent pas de diminuer les rechutes autant qu’on l’espérait. Ainsi, selon une étude américaine de Gordon Hall, 19 % des agresseurs qui ont été soignés commettent à nouveau un délit sexuel, pour 27 % des abuseurs qui n’ont jamais consulté.  » La différence est sensible, mais pas spectaculaire. C’est toutefois autant de victimes épargnées. Dorothée Klein

Pour échapper à la thérapie de plus en plus d’abuseurs préfèrent aller au bout de leur peine

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