La caricature et le Prophète

Une mauvaise idée. Même si nous, Occidentaux, avons l’immense chance de bénéficier d’une liberté de presse, je ne pense pas que c’était une bonne idée de la part de certains journaux de diffuser des images caricaturant Mahomet et d’assimiler l’islam à un courant religieux terroriste. Bien que n’ayant aucun intérêt particulier pour cette religion (respecter ne signifie pas adhérer), je me demande à quoi bon se risquer au jeu dangereux et gratuit de la provocation et de l’islamophobie, mettant mal à l’aise les musulmans modérés respectables ? Au vu des proportions que prend l’affaire, une telle attitude risque de creuser encore un peu plus le fossé entre cultures et mondes différents et de renforcer l’aveuglement et la rigidité des islamistes de tout poil. Quant aux exactions à l’égard d’Occidentaux dans certains pays musulmans, elles sont tout à fait condamnables au même titre que les appels à la vengeance et les amalgames. L’islam, autrefois vecteur de progrès, aurait beaucoup à gagner, au même titre que toute religion ou philosophie à se frotter à la modernité en acceptant un dialogue franc et ouvert plutôt que de courir le risque d’un repli identitaire stérile. Rien n’est tout noir ou tout blanc. N’aurions-nous plus rien à apprendre les uns des autres ?

Déception. Dans le  » choc des cultures  » qui se détériore depuis plusieurs décennies, on ne peut que s’insurger contre la provocation des caricatures, désormais célèbres. Pourtant, le monde musulman déçoit cette fois ! Face à l’influence montante des forces de l’extrême droite, des millions de personnes se sont mobilisées et engagées, au niveau politique et médiatique, pour défendre le  » modèle multiculturel  » et afin de se battre pour le respect de nos frères musulmans. Depuis la date symbole du 11 septembre 2001, ces militants attendent et demandent une position claire du monde musulman face à l’extrémisme islamiste qui tue des milliers de personnes innocentes chaque année. Mais, aujourd’hui, c’est contre les caricatures que les musulmans se sont mobilisés de façon spectaculaire. On vient à ne plus comprendre cette  » âme musulmane  » qui se sent plus blessée et insultée par un peu d’encre sur le papier que par le sang versé au nom d’Allah, du Prophète et du Coran.

Extrémisme. Une fois de plus, des intégristes musulmans brandissent la menace et même les armes pour seule réponse à… un dessin ! Une caricature, comme tous les chefs d’Etat, tous les dignitaires religieux et toutes les personnalités publiques en subissent chaque jour. Une simple caricature et les fondamentalistes sortent les armes… Qui fait du tort à l’islam ? Ce sont ses extrémistes ! (…) Ce dessin n’en méritait pas tant, mais il est à présent un symbole de notre liberté. Et il faut oser la confrontation quand il s’agit de notre liberté.

Liberté, mais respect. Les musulmans outrés par la caricature de leur Prophète ne sont pas des terroristes. Ce sont des gens qui pratiquent leur religion avec une conviction profonde et tout à fait respectable, aussi respectable que le droit à la liberté de la presse. Question : si on n’accepte pas que tout soit permis, y compris le terrorisme, au nom d’une religion, doit-on accepter que tout soit possible sous le couvert de la liberté de la presse ? Tout démocrate répondra catégoriquement que non, faute de quoi la presse serait en contradiction avec les principes de la démocratie. Dans le cas contraire, on accepterait que, parce qu’on est journaliste, on devrait pouvoir tout dire, tout écrire. (…) Si on exige que chacun respecte les droits fondamentaux inscrits dans la Constitution, va-t-on accepter que la liberté de la presse conduise à des excès qui sont en opposition avec eux ? Non, car pareille dérive engendre des réactions qui sont source d’inégalités, de discriminations et parfois de conflits. Plutôt que de se retrancher derrière cette liberté sans limites, la presse devrait se rendre compte que le droit à la liberté s’arrête lorsque son application entrave la liberté d’autrui et, si la limite est parfois ténue, son respect fait partie de choix qui sont l’image de la capacité d’assumer ses responsabilités dans une société démocratique.

Pierre Bonnet, Raphaël van Goubergen, Frédéric Mascetti, Philippe Charlier

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