La broyeuse

(1) Kristina Borjesson, Black List û Quinze journalistes américains brisent la loi du silence, éditions Les Arènes, 445 pages.

Massacre de My Lai, scandale du Watergate, dossiers du Pentagone. Ces graves affaires d’Etat ont été révélées, dans les années 1960 et 1970, au public américain et du monde entier, par une poignée de journalistes opiniâtres. S’inscrivant dans une longue tradition professionnelle d’investigation, leur divulgation a donné, à la presse d’outre-Atlantique une formidable réputation de liberté et d’indépendance toujours bien vivante en Europe. Black List (1) nous prouve qu’elle est désormais usurpée. Quinze journalistes américains y racontent leur descente aux enfers pour avoir enquêté là où il ne fallait pas. Des témoignages d’autant plus percutants qu’ils émanent d’authentiques pointures récompensées par d’innombrables prix prestigieux. Tous travaillaient pour les plus grands médias US : Associated Press, CBS, Newsweek ou CNN.

Leurs crimes ? Gary Webb a montré la responsabilité de la CIA dans l’épidémie de crack qui a foudroyé les quartiers noirs des grandes villes dans les années 1980. Jane Akre a dénoncé l’usage massif par les producteurs de lait d’une hormone de croissance cancérogène fabriquée par Monsanto. Ayant pénétré l’univers des opérations clandestines, April Oliver a découvert que, pendant la guerre du Vietnam, l’armée américaine avait gazé ses déserteurs réfugiés au Laos. Kristina Borjesson a impliqué la marine US dans le crash d’un avion de ligne au large de Long Island. Bob Port a prouvé que l’US Army avait massacré 400 civils sous un pont de chemin de fer pendant la guerre de Corée. Etc.

Lâchés par leurs responsables, tous ces rédacteurs ont été mis sous pression, harcelés, licenciés, diffamés par leurs confrères, attaqués en justice, souvent ruinés. Bref, mis à mal par ce qu’ils appellent  » la broyeuse « .  » Certains des plus grands médias et des plus respectés n’ont plus le courage ni la volonté nécessaires pour accomplir leur tâche avec constance. Ils se montrent régulièrement incapables d’exposer la vérité sur les questions les plus controversées de notre temps « , se désole Bob Port D’où vient cette apathie ?

Il y a d’abord la multi- plication des poursuites judiciaires et le rôle grandissant des agences de communication. Les enquêtes journalistiques sont par ailleurs de plus en plus souvent le travail d’une équipe, plus vulnérable aux pressions. Il y a surtout l’irrésistible concentration économique des groupes de communication et l’omniprésence d’une logique financière qui aboutit à éviter les sujets qui fâchent au profit d’un discours aseptisé mais fédérateur. Il y a enfin l’air du temps qui anesthésie l’opinion publique et rend les journalistes plus sensibles aux sirènes du pouvoir et de l’argent.

La période du Watergate était dominée par l’idéalisme politique et le militantisme social. Aujourd’hui, la profession prise le vedettariat, s’identifie aux puissants et investit en Bourse, accuse Black List. Les grands thèmes de société û la pauvreté, la pollution, la drogue… û n’intéressent en tout cas plus guère les rédactions qui privilégient les thèmes people. Monde du travail et luttes sociales ont notamment disparu du paysage médiatique. Ainsi la population américaine se trouve-t-elle de plus en plus souvent privée des données indispensables à l’exercice éclairé de sa citoyenneté. Pourtant, avec la guerre contre le terrorisme déclarée à la suite du 11 septembre 2001, le besoin d’un journalisme d’investigation n’a sans doute jamais été aussi indispensable aux Etats-Unis. La presse alternative, en pleine expansion en Amérique, saura- t-elle prendre la relève ? C’est ce que nous devrions tous espérer…

par jean sloover

Best-seller aux Etats-Unis, un livre dénonce la collusion des médias et du pouvoir américains. Effrayant…

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content