La Bible le vrai, le faux

Depuis plus de deux mille ans, le Livre des livres enflamme les passions et les imaginations. Quelle est l’origine de cette profusion de textes, comment ont-ils été écrits ? Quelle est la part de l’Histoire, de la révélation, des mythes ? Les travaux des chercheurs apportent un nouvel éclairage sur l’une des pièces maîtresses de la civilisation occidentale. De la Torah aux Evangiles, voyage au cour des Ecritures

Bible en main, ils défient la science. En novembre dernier, les protestants évangéliques, dont le credo créationniste recueille de plus en plus d’écho un peu partout dans le monde, parvenaient à imposer l’enseignement parallèle de la Genèse et de la théorie de l’évolution dans les écoles du Kansas. Même George Bush leur a donné raison. L’Oncle Sam remisera-t-il bientôt Darwin au magasin des accessoires ? La faute à la Bible, encore et toujours.

Ce monument de l’histoire universelle, traduit en 2 303 langues, enflamme l’humanité depuis près de deux mille six cents ans. Les faussaires de haut vol s’en inspirent. En juillet 2003, un réseau d’aigrefins israéliens se sont fait coffrer après avoir réussi à duper les plus grands experts internationaux. Ils avaient contrefait un ossuaire de Jacques, frère de Jésus, ainsi qu’une grenade en ivoire censée provenir du Temple juif de Jérusalem détruit en 70 après Jésus-Christ par les légions romaines. Dans cette même Jérusalem, une équipe d’archéologues a exhumé, en août dernier, les vestiges d’un imposant bâtiment qui daterait du xe siècle avant l’ère chrétienne. Depuis, les imaginations vont bon train : s’agirait-il du palais du roi David, figure mythique de l’épopée israélite contée dans les Ecritures ?

La Bible ne suscite pas que fantasmes et convoitises. Elle fait aussi l’objet d’innombrables recherches qui l’éclairent d’un jour nouveau. Car, si ces travaux confirment que le Livre des livres n’est pas tombé du ciel, ils montrent aussi que la Bible n’a pas été écrite d’une seule traite, loin s’en faut, et que son contenu n’a pas toute la valeur historique que lui prêtent les ultraorthodoxes juifs, les traditionalistes catholiques ou les fondamentalistes évangéliques. Ces découvertes passionnent le grand public, dont l’appétit pour l’Ecriture sainte ne faiblit pas. Au cinéma, dans les romans ésotériques, ou dans les rayons des supermarchés, coincée entre les polars et les manuels de cuisine, la Bible est partout. Elle  » n’est plus perçue comme un bouquin d’église, mais comme un élément de notre culture « , souligne Christian Bonnet, directeur des éditions Biblio. Alarmés par les discours apocalyptiques sur les guerres de religion et le choc des civilisations, les lecteurs s’y plongent à la hâte – d’où l’étonnant succès remporté par La Bible pour les nuls (First), 25 000 exemplaires vendus. Les enseignants la potassent pour savoir que répondre à des élèves que le Dieu des chrétiens et celui du Coran tarabustent de plus en plus. Et la Bibliothèque nationale de France, à Paris, organise une exposition  » rassembleuse « , Torah, Bible, Coran. Livres de parole (jusqu’au 30 avril 2006).

Pourtant, il en aura fallu, du temps, avant que les Ecritures ne s’ouvrent au regard aiguisé des exégètes. Au Moyen Age, les fidèles ne connaissaient de la Bible que ce que les prêtres en chaire voulaient bien leur en dire. Les vitraux et les tympans des cathédrales – les  » Bibles de pierre  » – complétaient cette catéchèse sommaire. Dans le silence de leurs ateliers, les moines bénédictins recopiaient lettre à lettre la Vulgate, considérée pendant plus d’un millénaire comme la Bible de l’Europe. En 1455, l’imprimerie libère le texte. Gutenberg publie la Bible dite  » à 42 lignes « , ainsi baptisée en raison du nombre de lignes que contenait chaque page. Les éditions se multiplient dans l’Occident chrétien lettré de la Renaissance, où les humanistes reviennent aux sources du texte original, rédigé en hébreu. De ce mouvement surgit la Réforme et son mot d’ordre, sans ambiguïté,  » sola scriptura  » (l’Ecriture seule).

Les protestants vont constituer  » leur  » bible, en excluant des livres jugés recevables par les catholiques et les orthodoxes (voir le tableau page 60). Dans leur lutte pour émanciper les textes sacrés du giron de l’Eglise, ils seront les pionniers de l’exégèse biblique, qui s’épanouira au cours des Lumières et surtout au xixe siècle. Les spécialistes passent alors la Bible au crible de l’Histoire, de l’analyse littéraire, de l’épigraphie – le déchiffrement des langues anciennes. Ils soulignent les redites, les contradictions. L’Eglise catholique, qui craint de voir sa doctrine remise en question, condamne lors du concile de Trente (1546) les éditions en langues vulgaires et ne retient, comme Bible autorisée, que la Vulgate. Quatre siècles s’écoulent avant que Pie XII reconnaisse les mérites de l’exégèse historico-critique dans son encyclique Divino afflante spiritu, publiée en 1943, et confirmée par Vatican II.

L’archéologie biblique est déjà en plein essor. Amorcée lors de l’expédition de Bonaparte en Egypte, à la fin du xviiie siècle, elle va dissiper un peu du mystère qui nimbe ce Proche-Orient ancien, d’où sont issus les acteurs et les rédacteurs de la Bible. Le public découvre, émerveillé, que certains monarques cités dans les Ecritures, Nabuchodonosor, Cyrus ou Darius, ont bien existé. Cette première génération d’archéologues cherche surtout à démontrer que la Bible dit vrai. A partir des années 1970, une autre lui succède, moins obnubilée par les écrits saints. Les fouilles de ces spécialistes ont permis de rassembler des données précises sur les conditions matérielles, les vicissitudes politiques ou les déplacements migratoires des habitants de l’Antiquité proche-orientale. Grâce à ces découvertes, enrichies des apports, entre autres sciences, de la philologie, de la sémantique, de la linguistique, nous savons désormais beaucoup mieux comment la Bible est née, pourquoi elle a été écrite et la part qu’elle fait au mythe. Plus de mille ans furent nécessaires à l’élaboration de cette £uvre maîtresse de la civilisation occidentale, même si le début de l’aventure biblique reste encore à préciser. Un millénaire d’une histoire foisonnante, faite de traditions entremêlées, d’ajouts, de retranchements, d’embellissements, de débats aussi. Dans la profusion de textes qui ont donné naissance aux Saintes Ecritures, les hommes ont dû trancher : le choix des pièces rassemblées dans la Bible juive ne fut établi qu’au ier siècle après Jésus-Christ. Le canon chrétien, lui, ne remonte qu’au ive (voir l’encadré page 48). C’est à un vaste périple dans les profondeurs de ce continent biblique que Le Vif/L’Express vous convie dans les pages qui suivent.

l Claire Chartier

Plus de mille ans furent nécessaires à l’élaboration de cette £uvre maîtresse

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