La bible du cartoon

Depuis 1925, l’hebdomadaire américain The New Yorker doit une bonne partie de son succès à ses dessins. Dans l’intégrale qu’il publie, Jean-Loup Chiflet réussit à traduire pour le public francophone leur humour si particulier

Il y a plusieurs façons d’observer le monde : la manière immédiate et brutale, à travers les images du téléviseur. Et la méthode douce, enregistrant les mouvements de la société à la vitesse des glaciers : à la lecture des cartoons du New Yorker. Le célèbre hebdomadaire américain, qui a fêté cette année ses 80 ans, publie l’intégrale de ses dessins humoristiques, qui ont, autant que ses articles, fait son succès. Très exactement 68 647 dessins publiés entre 1925 et 2004. Cette encyclopédie de l’humour (4,5 kilos) reproduit 2004 dessins (les autres sont conservés dans les deux CD qui accompagnent le livre).

Ce volume devrait être remboursé par la sécurité sociale dans le cadre d’une thérapie par le rire. Car c’est le miracle de cet ouvrage : il arrive à traduire pour le public francophone un humour que l’on croyait hautement périssable, réservé à la tribu qui hante l’Upper West Side de Manhattan, voire l’Upper East Side et un bout du Connecticut, mais certainement pas au-delà de l’Hudson. Erreur. Ces dessins, à destination d’une middle class intello, voyagent très bien. Exemples : deux hommes, l’un très élégant, canne à la main, chapeau et gants, près d’une limousine ; l’autre trapu et modeste, devant un chantier :  » Et 55 étages à l’assaut du ciel de Manhattan, cette flèche scintillante brillera comme l’or dans les rayons du soleil, un monument qui sera le couronnement de ma carrière « , lance le premier, lyrique, en 1926.  » Et c’est qui le plombier ?  » rétorque l’autre.

1974. Un gamin joue avec son bateau dans un bassin, à Central Park. Les autres enfants ont de jolis petits voiliers. Le sien : un supertanker qui laisse s’échapper une marée noire.

Magiciens du trait de crayon

1993. Un homme d’affaires, debout derrière son bureau, est au téléphone, le doigt sur son agenda :  » Non, jeudi c’est impossible. Et qu’est-ce que vous pensez de « jamais » ? Ça vous dirait, « jamais » ?  »

 » Les dessins du New Yorker sont l’illustration de ce fameux nonsense, cette façon de prendre le monde à l’envers, décrypte Jean-Loup Chiflet, l’homme qui a réussi le tour de force d’adapter ces petits chefs-d’£uvre. L’humour anglais est dans la litote – l’understatement – alors que l’humour américain, lui, est dans l’overstatement – le débridé.  » La bonne idée de la version made in France : lorsqu’un cartoon fait référence à des éléments inconnus d’un lecteur, un astérisque renvoie à un site Web qui explicite.

 » Nos cartoons constituent un monde de chiens qui parlent ou qui vont chez le psychanalyste, de gens échoués sur des îles désertes, d’habitants middle class juifs des suburbs, probablement mariés avec quelqu’un qui ne l’est pas, explique David Remnick, directeur de la rédaction de l’hebdomadaire. Sachez que 95 % de nos lecteurs commencent par lire les dessins. Ils leur donnent ce dont ils ont le plus besoin : le rire.  »

Ces dessins en noir et blanc, de styles et de genres d’humour très variés – une quinzaine publiés dans chaque numéro – £uvres de magiciens du trait de crayon aussi bien que de l’esprit, font l’objet d’un soin aussi scrupuleux que les célèbres articles eux-mêmes (dont chaque citation est vérifiée, par l’équipe de correcteurs, auprès des personnes citées). Jusqu’à sa mort en 1951, chaque mardi Harold Ross, le fondateur du magazine, présidait une réunion spécialement consacrée aux cartoons qui émailleraient les pages du numéro en préparation. Robert Mankoff, l’actuel  » rédacteur en chef des dessins « , raconte qu’il a retrouvé une note dans les archives du journal. Sur celle-ci, Ross dicte à sa secrétaire, après avoir examiné une esquisse représentant une Ford Model T avançant sur une route de campagne poussiéreuse :  » Notez, miss Terry : une meilleure poussière.  »

 » Seul changement depuis cette époque, raconte David Remnick : la réunion a désormais lieu le mercredi.  » Mankoff, lui-même l’un des meilleurs contributeurs de l’hebdomadaire, assigne une fonction de salut public à ses chers dessins.  » Ils sont un moyen de lutter contre l’hégémonie du rationalisme, affirme-t-il. Et, si le roi n’est pas nu, au moins le cartoonist est celui qui montre qu’on voit ses fesses.  »

Le c£ur à rire, (presque) toujours

Même si le New Yorker ne s’intéresse pas à l’actualité comme le fait un dessin de presse, le Zeitgeist filtre. Dans les années 1930, les hommes – vieux et riches – en smoking sont accompagnés de femmes – jeunes et pas très évoluées.  » Aujourd’hui, les femmes sont plutôt insatisfaites des hommes « , relève Mankoff. Exemple : deux jeunes mariés sortent de l’église. L’homme est au volant de sa voiture :  » Ça t’embête si on écoute le match ?  » demande-t-il à sa toute nouvelle épouse.

Deux fois seulement en quatre-vingts ans, le magazine est sorti sans cartoon : le 31 août 1946, dans le numéro consacré aux conséquences de Hiroshima, et le 11 septembre 2001. Même le New Yorker n’avait plus le c£ur à rire. La semaine suivante, ils avaient repris leur place, manière de dire que la vie reprenait le dessus. l

The New Yorker. L’intégrale des dessins, par Robert Mankoff et Jean-Loup Chiflet. Traduction et adaptation de Jean-Loup Chiflet et Laurence Kiéfé. Les Arènes, 656 p.

Jean-Sébastien Stehli

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