La Belgique, prochaine cible des spéculateurs ?

Les marchés sont à nouveau très nerveux et les spéculateurs, prêts à bondir sur la première proie fragile. La Belgique est-elle vulnérable ? Les rumeurs vont bon train et attirent l’attention des financiers alléchés par les profits faciles. A-t-elle les moyens de se protéger ? Plongée dans un monde impitoyable et sans scrupules.

La semaine dernière, le quotidien britannique TheGuardian jetait un fameux pavé dans la mare en écrivant que la Belgique serait bientôt dans la ligne de mire des spéculateurs. Quand on sait les ravages que ceux-ci ont causés en Grèce et en Irlande, cette seule évocation fait immédiatement froid dans le dos, même chez ceux qui ne suivent que de très loin ce qui se passe dans le monde. La classe politique belge ne s’est heureusement pas laissé décontenancer. Yves Leterme et Melchior Wathelet, sereinement, ont su très vite et très habilement réagir, désamorçant ainsi la  » bombe médiatique « . Une erreur de communication aurait pu en effet nous être néfaste, voire fatale, car les rumeurs sont à la spéculation ce que le Zip est aux barbecues, l’ingrédient qui finit par déclencher le feu…

Les fondements d’une rumeur…

A la décharge de nos confrères du Guardian, il faut toutefois reconnaître – et rappeler – que notre dette publique tourne toujours aux alentours des 100 % du produit intérieur brut (ce qui nous place parmi les plus mauvais élèves de la classe européenne). Notre pays est sans gouvernement fédéral depuis des mois et rien ne laisse malheureusement présager la formation d’un nouveau exécutif fédéral rapidement, tandis que nos voisins se lancent dans des plans audacieux d’assainissement de leurs finances publiques. La question du financement du vieillissement de la population semble, pour l’instant, reléguée aux calendes grecques – ce qui, même sans la référence hellénique, fait plutôt mauvais genre. Sans oublier l’état de nos infrastructures routières dignes de l’Europe de l’Est avant la chute du rideau de fer. Un  » détail « , certes, mais un  » détail  » qui frappe les esprits et devient vite un  » symbole  » de la déglingue nationale. Notre pays est donc aujourd’hui très loin de ce qu’il était encore il y a quelques décennies à peine : l’une des économies les plus fortes du monde…

… que les faits replacent à sa juste valeur

Face à ce constat implacable, ne jetons pas pour autant trop vite le bébé avec l’eau du bain car, au fond, tout ne va pas si mal que ça dans notre pays ! Pour preuve, depuis l’éclatement de la crise financière de 2008, n’est-il pas un de ceux qui ont le mieux limité la casse ? De plus, comme l’a d’ailleurs opportunément rappelé Melchior Wathelet, coiffé de sa casquette de secrétaire d’Etat au Budget, la Belgique est un des seuls pays de la zone euro à s’inscrire dans les critères du pacte de stabilité : notre inflation est maîtrisée, notre déficit budgétaire est contenu dans des marges gérables et les mesures sont prises pour le ramener assez vite dans les limites des 3 % du PIB. A se demander d’ailleurs quelle mouche a bien pu piquer nos confrères du Guardian fin de la semaine dernière. Dans une  » logique  » où tous les coups sont permis, l’article cachait-il un tir croisé de lobbyistes anglais sans scrupules, soucieux de mettre un maximum de chances de leur côté pour décrocher la timbale de l’organisation du Mondial de football en 2018 ? Aussi, après des déclarations pointant notre pseudo-insuffisance de capacité hôtelière, ils pouvaient en remettre une couche, semant le doute sur notre pays qui, ravagé par un nouveau tsunami financier [sic !], se retrouverait ipso facto incapable de pouvoir organiser, avec les Pays-Bas, cet événement sportif d’envergure planétaire. Et comme par hasard, la décision d’octroi tombait justement ce 2 décembre… Le pétard était donc mouillé mais qu’à cela ne tienne, le coup porté à notre pays par le quotidien britannique laissera des traces, car il s’imprime dans  » l’inconscient collectif « . D’autant plus quand il est repris à son compte par un homme très écouté, tel Jacques Attali, qui, lui aussi, a placé lundi dernier la Belgique dans la liste des pays appelés à devoir subir le même sort que la Grèce et l’Irlande. Pointons toutefois que, selon le président de Planet Finance,  » le domino belge  » ne tomberait qu’après le portugais, l’espagnol et… l’italien !

Dès lors, on pouvait légitimement avoir quelques craintes pour les adjudications lancées par le Trésor belge afin de refinancer une partie de sa dette. En début de semaine, il a pu placer sans difficultés un montant de 2 milliards d’euros, dont un peu moins de la moitié sur un terme de 10 ans, avec un rendement de 3,72 %. Le taux d’intérêt pratiqué avait certes un peu augmenté par rapport au mois dernier mais on était encore bien loin, très loin même, d’un niveau de taux pouvant susciter quelque inquiétude.

Ces rumeurs qui font mal…

Les rumeurs auront particulièrement fait mal en 2008, qui restera certainement dans l’histoire comme l’ annus horribilis du capitalisme belge. En quelques semaines à peine, Fortis, Dexia, KBC et Ethias ont été secoués sur leurs bases par des mouvements spéculatifs sans précédent, au point de voir leur pérennité menacée. Derrière ces mouvements spéculatifs, à chaque fois, des  » rumeurs  » avaient largement amplifié les problèmes. Chez Fortis, la difficulté de boucler le financement du rachat d’ABN Amro (une augmentation de capital réservée et réalisée à des conditions bradées – pour l’époque – à 10 euros par action) et son mutisme sur son exposition correcte aux produits toxiques ont créé un terreau fertile sur lequel les herbes de la spéculation vont vite se développer, transformant en très peu de temps un des plus beaux fleurons du pays, voire du Benelux, en un véritable maquis financier. Face à la panique qui grandissait chez les épargnants – se traduisant par des retraits massifs d’argent – et à l’impossibilité de pouvoir continuer à se financer sur le marché interbancaire, la position de liquidités de Fortis devenait intenable. Et si les spéculateurs ont pu s’en donner à c£ur joie, tirant parfois des profits monumentaux sur des opérations sur les titres Fortis, finalement, les actionnaires ont été lessivés et les finances publiques plombées par une hausse de quelques pour cent de dette publique par rapport au PIB. La conséquence tangible des interventions massives du gouvernement fédéral dans le plan de sauvetage. Sans oublier non plus que la première banque du pays – comme l’a soutenu le financier français Marc Fiorentino dans un entretien accordé au Vif /L’Express le 14 mai dernier – a été  » ramassée à la casse  » par une BNP Paribas qui, on le sait depuis, a pu réaliser une affaire exceptionnelle.

Après Fortis, dans ce premier jeu de domino, ce fut au tour de Dexia de se retrouver dans l’£il du cyclone et, là aussi, les rumeurs y ont été pour beaucoup dans les difficultés inextricables dans lesquelles le groupe franco-belge s’est finalement retrouvé. Le marché interbancaire n’était-il pas d’ailleurs, à l’époque, en léthargie, toutes les banques doutant de leurs cons£urs ? Victime immédiate d’une fermeture des robinets du financement interbancaire, Dexia fut alors amenée à son tour à quémander l’aide des pouvoirs publics pour garder la tête hors de l’eau, ce qui fut fait par une recapitalisation – ouvrant alors une frange importante du capital à la Caisse des dépôts et consignations – et des garanties d’Etat au passif du groupe. Un fait loin d’être anodin dans cette opération de sauvetage, le poids significatif de l’actionnariat français qui permit alors à Nicolas Sarkozy d’exiger la tête d’Axel Miller et d’imposer comme CEO un de ses fidèles : Pierre Mariani. Victime collatérale des déboires de Dexia, l’assureur public liégeois Ethias qui, avec son bloc de 5 % dans le capital du groupe bancaire franco-belge, s’est retrouvé d’autant plus mal en point qu’il essuyait d’incommensurables difficultés au sein de sa Caisse vie. Etat fédéral, Régions wallonne et flamande ont alors chacun injecté 500 millions d’euros pour renflouer le navire liégeois qui prenait alors l’eau de toutes parts. Au passage, l’assureur public a perdu son statut de mutuelle au profit d’une structure en société anonyme. Enfin, chez KBC, autre institution belge d’envergure à avoir été soutenue par les pouvoirs publics, certains joyaux de la couronne ont aussi dû être vendus, comme une branche de gestion de fortune (l’ex-KBL) passée en mai dernier entre les mains… indiennes de Hindjuja !

Côté spéculation, la Belgique a donc déjà donné, largement même. Reste évidemment à espérer qu’après s’en être pris à notre secteur financier en 2008, le racrapotant largement au passage, les spéculateurs ne vont pas finir, demain, par mettre à mal les piliers de notre modèle économique et social. Les précédents vécus récemment en Grèce et en Irlande se traduisent en tout cas par de fameuses coupes claires dans les dépenses publiques, par des baisses de salaires et des hausses d’impôts (lire l’encadré p. 52) !

Jusqu’où tout cela peut-il nous mener ?

Même si l’Europe a sauvé la Grèce et l’Irlande de la banqueroute grâce à ses mécanismes de solidarité, son image n’en sort pas grandie dans ces pays, bien au contraire. L’Union européenne donne en effet d’elle l’image d’une  » brigade de pompiers  » soucieuse d’éviter l’effet de contagion et qui fait payer extrêmement cher son intervention auprès des  » sinistrés « . Cela étant, ne pas agir impliquerait l’implosion assurée de la zone euro, du pain bénit pour les spéculateurs. Côté solidarité entre Etats membres, les faits ont en tout cas démontré que si les marchés refusent de prêter à un pays, ses voisins européens empruntent à sa place. Du coup, pour gagner de l’argent, les marchés ont tout intérêt à arrêter de prêter aux Etats les plus vulnérables et à les fragiliser encore davantage en spéculant sur leur  » défaut  » via des produits d’assurance appelés credit default swaps (CDS). Ils font alors monter les taux sur la dette jusqu’à ce que les Etats soient obligés de prendre le relais. Cette manière de procéder rapporte énormément d’argent aux spéculateurs et, en fin de compte, risque de coûter très cher à la zone euro.

Mais après avoir consacré tant de cartouches à la Grèce, à l’Irlande et peut-être de devoir demain se porter au chevet du Portugal et de l’Espagne, l’Europe pourra-t-elle encore faire face aux agressions financières ? Les marchés appréhendent ce risque et nombre de spéculateurs tablent sur ce scénario du pire. Rien ne semble pouvoir les arrêter. Plus que jamais, ils s’attaquent à chaque maillon faible, espérant y ouvrir des brèches dans lesquelles s’engouffrer et, au final, ramasser toujours plus d’argent lors du dénouement des positions prises.

En finir avec les spéculateurs ?

L’Union européenne est-elle en mesure de sortir de cette spirale de la spéculation ? Ou, à défaut, ses membres pris individuellement peuvent-ils y parvenir seuls ? Une manière parmi d’autres de tendre vers cet objectif serait de creuser l’idée de l’eurodéputé du groupe des Verts, Pascal Canfin. Il vient en effet de proposer d’imposer aux détenteurs de CDS sur dette souveraine de détenir la dette d’Etat sous-jacente. En d’autres termes, les CDS étant un produit d’assurance, on ne doit pouvoir s’assurer contre un risque souverain que si on y est exposé. A défaut, le marché des CDS risque d’être particulièrement spéculatif. De son côté, Jacques Attali se dit convaincu que la création d’un véritable  » trésor européen  » serait l’outil par excellence pour éradiquer la spéculation. La mise en place du Fonds de stabilisation n’est, selon lui, pas la bonne réponse à apporter aux défis lancés par les spéculateurs. En effet, ses moyens, soit plus de 700 milliards, viendront par la voie de l’emprunt et l’aide du FMI. Et pour ce qui est de la garantie, elle est commune aux Etats mais non solidaire. Ce qui signifie que si un pays de l’Union n’est plus à même d’assumer sa quote-part de garantie, les autres Etats membres ne lui suppléeraient pas. Et du coup, le Fonds de stabilisation se réduirait dès l’instant où un des pays qui le financent ferait appel à ses ressources.

Jacques Attali pointe aussi des déficiences dans la communication émanant de l’Europe, à commencer par José Manuel Barroso,  » juste bon à camoufler dans des litotes diplomatiques sa propre impuissance et celle des autres dirigeants européens « . Au fond, c’est quand même bien aux Etats-Unis que se situe la genèse de la crise financière et les Américains ne font finalement pas grand-chose de tangible pour mettre fin aux turpitudes qu’ils ont causées. En plus, ils arrivent même à attirer l’attention des marchés – et donc des spéculateurs – sur les fragilités de l’euro, alors que leur économie et leur devise sont bien plus fragiles que les nôtres. Sur le fond, l’ancien conseiller de François Mitterrand plaide aussi pour l’installation d’un fédéralisme budgétaire, sans lequel, selon lui, aucune union monétaire ne peut réellement tenir sur le long terme.  » Nous le savions en rédigeant le traité de Maastricht, expliquait-il voici quelques jours. Le moment est venu de le mettre en £uvre. C’est possible : l’Union est la seule entité souveraine dans le monde sans aucune dette. Sa marge de man£uvre est donc considérable.  » Pour Jacques Attali, les spéculateurs ne pourraient plus à terme tenir la dragée haute à un acteur aux moyens quasi illimités…

Toutes ces man£uvres dans les hautes sphères politico-financières ne doivent toutefois pas occulter que nous portons tous, à titre individuel, une part de responsabilité dans ces phénomènes de spéculation. Les Belges, indépendamment d’avoir une brique dans le ventre, figurent aussi parmi les plus gros épargnants au monde. Ces masses considérables de capitaux, confiées aux banques et investies dans des produits tels les sicav, sont  » recyclées  » sur les marchés financiers, à la recherche des meilleurs rendements. On en arriverait presque à dire que les spéculateurs sont poussés dans le dos par des banquiers, eux-mêmes poussés dans le dos par des clients toujours plus exigeants sur les rendements qu’ils veulent retirer de leur épargne. Rares sont en fait les épargnants à avoir pleine conscience de ce à quoi leur épargne est réellement affectée. Et c’est au vu de crises, krachs et autres plans de sauvetage que l’on a découvert – ou compris – l’importance de l’exposition de Fortis et de Dexia sur des produits  » toxiques  » américains qui avaient échappé à tout contrôle. Comme épargnants, nous semblons avoir tiré les leçons de la crise en privilégiant, plus que jamais, l’épargne la plus transparente qui soit : le livret d’épargne au rendement des plus chiches. Reste à se convaincre que les banquiers sont revenus à des considérations plus raisonnables en matière de remploi des capitaux qui leur sont confiés…

JEAN-MARC DAMRY; J.-M. D

CÔTÉ SPÉCULATION, LA BELGIQUE A DÉJÀ DONNÉ LARGEMENT L’UNION EST LA SEULE UNITÉ SOUVERAINE SANS DETTES

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