La Belgique joyeuse sous l’Occupation

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Pendant la Seconde Guerre mondiale, un  » gai Bruxelles  » a coexisté avec les rafles et la pénurie alimentaire, comme si de rien n’était. Les photos en couleur de la propagande nazie nous confrontent à une capitale ensoleillée, avec ses terrasses bondées, ses élégantes à semelles de bois et ses soldats vert-de-gris en goguette. Cette Belgique allemande qui n’a dansé que quelques étés garde bien des secrets, tabous de notre mémoire collective.

Les Parisiens sous l’Occupation « , une exposition de photographies de propagande nazie présentée jusqu’au 1er juillet à Paris (1), provoque malaise et polémique. Armé d’un Leica et de pellicules couleur fournies par ses employeurs du bimensuel allemand Signal, le Français Alain Zucca a mitraillé sans relâche les rues de la capitale française entre 1941 et l’été 1944. La qualité et l’intérêt de ces images ne sont nullement mis en cause, mais bien leur présentation sans commentaire pédagogique. Assaillis de critiques de la part de visiteurs choqués, les organisateurs de l’expo ont finalement installé, à la demande de la mairie de Paris, un panneau en guise d’avertissement. Il précise que l’auteur des clichés travaillait pour les Allemands et a négligé de prendre en compte  » la réalité de l’Occupation et de ses aspects dramatiques ».

Les photos montrent une ville ensoleillée où il fait bon vivre, où les mondanités continuent comme si de rien n’était. L’objectif s’arrête sur les terrasses bondées des cafés chics, sur les files devant les cinémas des grands boulevards ou sur des Parisiens en maillot de bain bronzant au bord de la Seine. En revanche, la place accordée aux ménagères occupées à faire la queue devant les magasins d’alimentation est comptée. Et deux clichés seulement se focalisent sur des juifs marqués, depuis juin 1942, par l’étoile jaune. Le Paris de Zucca est un peu vide mais serein, quasiment hors du temps. Le soldat allemand qui flâne aux puces de Saint-Ouen et la fanfare de la Wehrmacht qui anime la place de la République semblent faire partie d’un paysage à la Prévert.

La Belgique radieuse d’Otto Kropf

Et chez nous ? A l’instar du  » gai Paris,  » un  » gai Bruxelles  » a coexisté avec les rafles et la pénurie alimentaire. Nous avons retrouvé les diapositives couleur prises pendant la guerre par Otto Kropf, photographe officiel de la propagande allemande. Elles ressemblent beaucoup aux clichés de Zucca : images optimistes de familles se promenant à bicyclette sur des avenues bruxelloises sans trafic automobile, de courses hippiques où des élégantes rivalisent de chapeaux exubérants, de rondes de patineurs à roulettes au bois de la Cambre, de foules dans les cafés du centre-ville, de reîtres en goguette au Vieux Marché ou sur le site du lion de Waterloo, de vacanciers sur les plages d’Ostende et de citadins qui vaquent gentiment à leur travail.

 » Pour la majorité des gens, l’Occupation est marquée par le souci permanent de se nourrir, de se chauffer, de se vêtir, d’assurer à ses enfants la moins mauvaise éducation possible, prévient Alain Colignon, historien au CEGES, le Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines. Mais la période ne manque pas de moments de détente et de réjouissances, surtout pour les privilégiés.  » Sans plonger forcément dans la collaboration, il y a des accommodements avec l’Ordre nouveau. Dans le monde de la finance et parmi ceux qui tirent grand profit du marché noir, c’est même la belle vie. Ce n’est pas le Brüssel bei Nacht des feldwebels en quête de petites femmes à la vertu aléatoire, mais plutôt celui des repas fins dans les bons restaurants, des soirées dansantes, des premières à l’Opéra et des vernissages d’expositions…

 » Comparé à Paris, ville de paillettes et de strass, Bruxelles n’était pas, à l’époque, un haut lieu de la vie nocturne, remarque José Gotovitch, qui a enseigné l’histoire contemporaine à l’ULB et dirigé le CEGES. Mais la grande bourgeoisie a pu maintenir un niveau de bien-être enviable. Ceux qui ont une villa à la côte belge y passent les vacances. D’autres, nettement plus nombreux, partent en villégiature à la campagne, non loin de fermes où l’on peut se ravitailler. « 

Django Reinhardt et Trenet à Bruxelles

Malgré l’état de guerre, les distractions connaissent une vogue extraordinaire. Le public trouve dans les salles de spectacles et les cabarets une forme d’ évasion bienvenue. La coupure culturelle avec la France, imposée par l’occupant, est, dans la pratique, largement transgressée grâce aux tournées des chansonniers et des musiciens d’outre-Quiévrain. Le mot d’ordre des Allemands est d’ailleurs de maintenir une vie culturelle  » normale  » pour rassurer la population.

 » La guerre est une sorte d’âge d’or pour les loisirs, confirme l’historienne Virginie Devillez (2). Le jazz connaît un succès phénoménal auprès des zazous. Django Reinhardt remplit le palais des Beaux-Arts à Bruxelles, le Forum à Liège, le Coliseum à Verviers. Et même si les titres étrangers sont interdits, la règle est parfois détournée avec désinvolture : en avril 1941, lors d’un gala, Fud Candrix joue Dans l’ambiance, qui ressemble étrangement à In the Mood, de Glenn Miller. Beaucoup de chansonniers, tels Jean-Léo ou Léo Campion, sont actifs à Bruxelles au Grillon, au Poulailler, à la Boîte à sel, au Petit Casino, à Mon Village… Charles Trenet est la première vedette française de music-hall à venir à Bruxelles en mai 1941.  » Plus tard, Maurice Chevalier, Johnny Hess et Tino Rossi font, eux aussi, des tournées en Belgique. Elles attirent les foules.

Les compagnies d’opéra de Cologne, Vienne, Berlin ou Düsseldorf viennent jouer du Wagner et du Mozart. Les festivals d’opérette organisés l’été dans la capitale connaissent un grand succès. Le public est attiré par des £uvres célèbres comme Le Pays du sourire ( Das Land des Lächelns) ou La Veuve joyeuse ( Die lustige Witwe). Pour que la population puisse rentrer avant le couvre-feu, les concerts et les spectacles se donnent le dimanche après-midi. Au théâtre, les soirées commencent tôt, vers 18 h 30. Les bals publics ont beau être proscrits, on organise ce genre d’événements dans des lieux privés, sous le prétexte de cours de danse. Les dancings, en revanche, continuent normalement leurs activités.  » A Bruxelles, les jeunes sortent au Claridge, près de la place Madou, ou au Panthéon, rue de la Montagne, précise Virginie Devillez. L’humour est également au rendez-vous au club du Pont-Neuf, Le Parisiana, où débute en 1943 un fantaisiste français qui a pris le pseudonyme de Bourvil.  »

Les cinémas sont eux aussi très fréquentés sous l’Occupation. Surtout dans les villes, où beaucoup s’y rendent une ou deux fois par semaine. Pourtant, les contraintes ne manquent pas : les films anglais, soviétiques ou américains sont interdits.  » Environ la moitié des films disponibles sont d’origine allemande, indique le Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique, paru récemment (3). La plupart des autres sont français.  » Parmi ces derniers, un grand nombre est en fait produit par Alfred Greven avec des fonds allemands. Notamment ceux de la maison Continental, qui produit, entre autres, trois adaptations de Simenon.  » Les simples citoyens vont au cinéma non seulement pour se distraire, mais aussi parce que les salles sont bien chauffées, signale Colignon. Les actualités filmées de propagande suscitent souvent des réactions hostiles de la part des spectateurs. Les autorités sont forcées de rallumer les salles pendant les projections pour calmer ou repérer les perturbateurs, en général des adolescents ou de jeunes adultes.  »

Femmes et enfants de  » boche « 

Restons pudiques en évoquant la collaboration des c£urs. En France, les chercheurs parlent de 50 000 à 80 000 enfants nés des amours franco-allemandes. Le chiffre de 200 000 enfants a même été avancé, même si un grand spécialiste de la question, Fabrice Virgili, du CNRS, refuse désormais d’évaluer l’ampleur du phénomène.  » Des chiffres éloquents, estime l’historien Jean-Pierre Azéma, car la naissance de ces  » enfants de boche  » valait au père le transfert disciplinaire sur le front de l’Est, et à la mère, l’opprobre.  »  » Je devins sa femme dans le crépuscule, le bonheur et la honte « , dit l’héroïne d’ Hiroshima mon amour, roman de Marguerite Duras.

Côté belge, la  » collaboration horizontale  » n’a jamais été étudiée en profondeur par les historiens. Des relations entre les militaires de l’armée ennemie et la population belge féminine sont nés, selon les estimations, de 20 00 à 40 000 enfants, sans parler des avortements.  » Les témoignages sont très difficiles à récolter, confie Gerlinda Swillen, une germaniste qui, avec le soutien du CEGES, s’est lancée, en septembre 2007, dans une étude sur les enfants de la Wehrmacht en Belgique. Tant en Flandre qu’à Bruxelles et en Wallonie, le sujet est resté nettement plus tabou que dans la plupart des autres pays occupés.  » La chercheuse lance un appel à témoins (4).  » Après des décennies de silence, il y a urgence, estime-t-elle. Aujourd’hui sexagénaires, ces enfants qui cachent toujours leur passé peuvent retrouver la mémoire. « 

Qui étaient les mères et les pères concernés ? Comment en sont-ils arrivés là ? Comment se déroulaient la grossesse et la naissance ? Quel fut le sort des enfants ? Gerlinda Swillen dispose déjà, grâce aux documents d’époque, de quelques pistes :  » La plupart des femmes belges qui ont eu des rapports amoureux avec des militaires allemands étaient apparemment très jeunes. Mais sans doute est-ce dû au fait que les plus âgées, mariées, ont, elles, souvent réussi à cacher leur liaison. Pour certaines, c’était une petite aventure, pour d’autres, un grand amour de jeunesse. Cela ne faisait pas pour autant de ces femmes des agents de l’ennemi, disposées à la délation. « 

Le Lebensborn de Wégimont, près de Liège

Sous l’Occupation, plusieurs centaines d’entre elles se sont inscrites pour toucher une indemnité de maternité et obtenir la nationalité allemande. Mais, si elles sont mal vues par les Belges, le regard des Allemands est également lourd à porter. Par ailleurs, quelques dizaines de Belges ont accouché, dans le plus grand secret, à Wégimont, près de Liège (aujourd’hui domaine de loisirs provincial, sur la commune de Soumagne). Le Troisième Reich y avait ouvert, en novembre 1942, un Lebensborn, maternité d’où devaient sortir des sujets de race pure, élite du futur  » empire de mille ans « . Mais le centre n’a jamais fonctionné comme les Allemands le souhaitaient : le personnel belge montrait de la mauvaise volonté. De plus, pour les nazis, la reproduction de la race aryenne ne pouvait être assurée par les Wallonnes, pas assez  » nordiques « . L’affaire n’a pas laissé beaucoup de documents et la population locale est peu loquace sur ces faits.

La Libération sera marquée par la vindicte populaire à l’encontre de femmes coupables de  » collaboration horizontale « . Par ces relations, certains sont rendues responsables d’une double trahison : en tant que femme et par rapport à la nation. Les prisonniers de guerre et travailleurs belges en Allemagne qui y avaient fréquenté des Allemandes n’ont pas subi la même réprobation.

(1) Les Parisiens sous l’Occupation, photographies d’André Zucca, Bibliothèque historique de la ville de Paris, 22, rue Mahler, 75004. Du mardi

au dimanche, de 11 à 19 heures.

Infos : +331 44 59 29 60. Livre catalogue publié chez Gallimard/Paris

bibliothèques, 176 p.

(2) Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique, André

Versaille éditeur, 527 p.

(3) Ibidem.

(4) Contact : cegesoma@cegesoma.be, à l’attention de Gerlinda Swillen.

Olivier Rogeau

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