Kerry sur orbite

La victoire écra- sante de John Kerry lors du  » super-mardi  » écourte la bataille des primai- res démocrates. Le sénateur du Massa- chusetts peut ras- sembler son camp, alors que celui de Bush lance une offensive média- tique tous azimuts

John Kerry n’a pas de temps à perdre. Le soir même de son triomphe au Super Tuesday, le 2 mars, le sénateur démocrate, déjà tout à son prochain duel avec George W. Bush, a ordonné à son équipe d’engager le processus de recherche d’un futur colistier. L’oiseau rare sera probablement désigné bien avant la convention démocrate de juillet, à Boston. Le jeu du vice-président est d’ailleurs lancé dans les dîners en ville. Chacun émet son pronostic sur la personnalité qui maximiserait les chances de Kerry. L’idéal, dit-on, serait un homme du Sud, ayant une expérience politique complémentaire à celle du sénateur et capable de tenir tête à Dick Cheney – si Bush garde ce dernier à ses côtés – lors du traditionnel  » duel des vice-présidents « , à l’automne.

John Edwards, contraint à l’abandon après la victoire de son rival aux grandes primaires du 2 mars – Kerry s’est imposé dans 9 des 10 Etats en course : la Californie, New York, la Géorgie, le Minnesota, Rhode Island, l’Ohio, le Connecticut, le Maryland et le Massachusetts -, a-t-il ruiné ses chances de candidat vice-président en attaquant férocement Kerry lors d’un récent débat électoral à New York ? Pas sûr. L’annonce du retrait du sénateur de Caroline du Nord, intervenue tôt dans la nuit électorale, a relancé le scénario d’un ticket présidentiel Kerry-Edwards. Frais quinquagénaire aux allures de gendre idéal, fils d’ouvrier du textile sudiste devenu avocat millionnaire, Edwards a fait de son parcours personnel un argument populiste. Face aux ouvriers inquiets de l’Ohio, il a dénoncé les conséquences du libre-échange, prenant à contre-pied un Kerry plus conventionnel. Pour rallier les partisans orphelins de Howard Dean, boutefeu antiguerre de la première heure, hors course depuis le 18 février, Edwards s’est dépeint comme un outsider et a brocardé le favori des démocrates comme un politicien de Washington. Après sa victoire au  » Super mardi « , Kerry, pas rancunier, a qualifié son rival malheureux de  » grande voix de notre parti  »

Salve de spots

L’état-major de Bush, de son côté, s’est dit prêt à croiser le fer avec John Kerry, reconnu comme le champion du camp adverse. Les républicains tirent, dès cette semaine, leur première salve de spots télévisés, autant pour promouvoir le bilan de Bush, en mauvaise posture dans les sondages, que pour briser l’aura de l’opposant démocrate. Mais un troisième candidat pourrait troubler ce duel : l’indépendant Ralf Nader. A 70 ans, le défenseur légendaire des consommateurs, fleuron des Verts contre la dictature du grand business, reste un franc-tireur de la vie politique américaine. Un trublion austère qui feint l’étonnement lorsqu’on lui demande s’il n’a pas de scrupules à se présenter une nouvelle fois à l’élection présidentielle, au risque de prendre des voix aux démocrates et de faciliter à nouveau la victoire de Bush. En novembre 2000, Nader, alors soutenu par le parti Vert, avait obtenu 2,7 % des suffrages nationaux, et 97 000 votes en Floride, un Etat décisif, où le démocrate Al Gore a perdu la présidence de 500 voix à peine.

Certes, 2004 n’est pas 2000 et John Kerry, déjà assuré de l’investiture démocrate, ne ressemble en rien au Al Gore empoté de l’époque. Autre différence : le fauteur de troubles Nader briguera cette fois la présidence en solitaire, sans l’appui du parti Vert. Il devrait avoir autant de mal à recueillir le 1,5 million légal de signatures qu’à dépasser 1 % des suffrages en novembre prochain. Pourtant, le tollé à gauche contre sa  » candidature égotique  » en dit long sur les tensions politiques ambiantes : la haine des démocrates pour le président Bush tient lieu d’identité à un parti réputé exsangue voilà un an, déjà prêt aujourd’hui à présenter Kerry comme le messie du vote utile. Pourtant, si le sénateur du Massachusetts est crédible et élégant, il est complexe et encore peu connu du grand public. A la rage s’ajoute donc la peur panique que ces élections ne se jouent à nouveau à quelques voix près, sur une simple bévue tactique.

Le pays était déjà divisé en l’an 2000, mais les enquêtes d’opinion de l’époque traduisaient l’indécision d’un électorat centriste face à deux versions d’un consensus illusoire. Les sondages de 2004, après le 11 septembre 2001, deux guerres et trois ans de présidence Bush sans partage, reflètent la confrontation de deux Amérique antagonistes, de deux visions du monde et du rôle des Etats-Unis sur la planète, de deux cultures opposées sur la fiscalité, la place de l’Etat dans la société, les m£urs, l’avortement ou le mariage gay. Deux sociétés, en somme. L’une, des nouvelles banlieues conservatrices de l’intérieur. L’autre, des denses zones urbaines côtières. Et toutes deux sont assurées d’une égale légitimité : huit mois avant les élections, démocrates et républicains comptent chacun autour de 45 % des intentions de vote, alors que 9 électeurs sur 10 ont fait leur choix.

Ebranler le piédestal présidentiel

En fait, vu leur infime marge de man£uvre, les candidats doivent, en priorité, s’assurer de la loyauté et de la participation électorale de leurs bases respectives. Bush s’en est chargé en nommant à titre discrétionnaire deux juges hostiles à l’avortement dans les cours d’appel fédérales, avant de demander, pour la forme, un amendement constitutionnel interdisant les mariages gays célébrés ces derniers jours à la chaîne à la mairie de San Francisco. De l’autre camp il n’attend aucune mansuétude. La polémique sur l’absence d’armes de destruction massive en Irak a pu semer le doute sur l’honnêteté du président et sur son leadership. La nouvelle croissance tarde à résorber le chômage et les démocrates, assurés de l’attention quotidienne des médias depuis le début des primaires, ont eu tout le loisir d’ébranler le piédestal présidentiel.

On se gardera pourtant de conclusions hâtives. Oussama ben Laden pourrait bientôt achever sa carrière et consacrer le triomphe de la Maison-Blanche. Côté économie, un regain d’embauches est prévisible avant l’été 2004. Surtout, Bush n’a pas encore dépensé le premier cent de ses quelque 200 millions de dollars de fonds de campagne qui lui permettront, dès ce mois-ci, d’inonder à volonté le pays de spots télévisés vantant ses prouesses, ses baisses d’impôt, sa lutte déterminée contre les dangers du monde et la déliquescence des valeurs nationales.

De l’aveu des stratèges républicains, il était temps que le président descende dans l’arène pour freiner le déclin de sa popularité. Son premier discours officiellement électoral, servi aux gouverneurs républicains le 23 février, donne le ton de la prochaine offensive :  » Les démocrates en lice sont un groupe intéressant, aux idées diverses, ironise-t-il. Pour et contre les baisses d’impôt, pour et contre l’accord de libre-échange nord-américain, pour et contre la libération de l’Irak. Et là, je ne parle que des opinions d’un sénateur du Massachusetts.  » Un certain John Forbes Kerry.

Les propos sont mensongers. Kerry ne semble avoir tergiversé que sur un dossier, celui de la guerre en Irak, en faveur de laquelle il a voté en 2003, avant de s’opposer au financement du plan d’occupation américain. Mais ce genre d’attaque pourrait marquer la différence entre un Bush décideur et  » franc du collier  » et les finasseries opportunistes d’un politicien de carrière.  » Ce qui est formidable, avec Kerry, c’est qu’en trente-deux ans d’activité politique il a laissé des traces, des déclarations et des votes publics, jubile Mark McKinnon, porte- parole de la campagne de Bush. Nous pourrons jouer sur le thème ôIl avait tort hier, il a tort aujourd’hui  » « .

L’entourage du président a peu apprécié la controverse sur les états de service du jeune Bush, planqué pendant la guerre du Vietnam dans une base aérienne de la garde nationale texane, et, semble-t-il, absent à l’appel pendant plusieurs mois après son transfert dans une caserne d’Alabama. Cette brève polémique, ajoutée à l’affaire, plus sérieuse, des armes irakiennes, a rappelé aux barons républicains qu’ils n’étaient plus les détenteurs attitrés du panache militaire. Ils n’auront de cesse, bientôt, de neutraliser l’aura de héros du Vietnam du favori démocrate, en rappelant, par exemple, ses propos de pacifiste, son idée, proposée en 1970, de subordonner toute intervention armée américaine aux résolutions de l’ONU. Ensuite, tout est possible. Avec une mauvaise foi presque comique, l’équipe de Bush, qui croule sous les donations du grand business, reproche à Kerry, dans une vidéo diffusée sur Internet, d’avoir reçu au Sénat des fonds de campagne d’industriels de l’armement et des télécoms.

Attaques grossières ? Ce petit jeu, démultiplié, pendant des mois, par une massive campagne médiatique continentale, pourrait ternir la facette humaine du présidentiable John Kerry. Promu, en trois mois, candidat idéal en raison de son allure et de son expérience, le patricien de Boston n’a pas encore tissé de lien affectif, personnel, avec le public. Il lui faut encore corriger une image de hobereau distant et adapter une élocution mieux calibrée pour les commissions sénatoriales que pour les tréteaux populistes.

Kerry, promis à un tête-à-tête avec l’électorat, saura-t-il séduire et éviter de décevoir ? Après tout, on oublierait presque que George W. Bush lui-même, méconnu voilà encore quatre ans et  » vendu  » comme un gouverneur du Texas compétent et présidentiable, avait subi une terrible chute dans les sondages au début de la vraie campagne. Comme les précédentes, ces élections ouvrent tous les espoirs, mais ne tolèrent aucune illusion.

Philippe Coste et Olivier Rogeau

Quel colistier pour Kerry ? Le jeu du vice-président est lancé

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