Keith Haring

Colorées, proches de la bande dessinée et de la pop culture, les oeuvres de l’Américain révèlent pourtant des messages politiques engagés. Les deux expositions parisiennes qui lui sont consacrées éclairent le parcours d’un homme qui a toujours mis en avant ses préoccupations de citoyen.

Keith Haring. The political Line. 230 oeuvres sont exposées au musée d’Art moderne de la ville de Paris et une vingtaine de grands formats, au CentQuatre, à Paris. Jusqu’au 18 août.

A lire : catalogue (MAMVP-Paris Musées), et Journal, par Keith Haring. (Flammarion).

V ous ne connaissez peut-être pas son nom, mais vous avez forcément déjà vu ses dessins. Bébé à quatre pattes, chien au museau carré ou soucoupe volante, les drôles de silhouettes de Keith Haring avaient emballé les années 1980. Et, malgré la disparition de l’artiste, foudroyé à 31 ans par le sida, elles sont restées ancrées dans les mémoires, comme en témoignent les quatre intervenants joints par Le Vif/L’Express, artistes, galeriste ou ancien ministre, qui, eux non plus, ne les ont pas oubliées.

La double exposition parisienne, au CentQuatre et au musée d’Art moderne de la ville de Paris, montre toutefois que Keith Haring n’est pas qu’un joyeux trublion. C’est un artiste engagé dans son temps. A travers ses images au graphisme enfantin, il dénonce les maux de la société. Son premier contact avec New York explique en partie ce militantisme artistique. Débarquant de Pennsylvanie pour venir étudier le dessin, à la fin des années 1970, le jeune homme est fasciné par la ville, mais surtout révolté par les inégalités qu’il y découvre. Et se place d’emblée du côté des opprimés. A peine âgé de 20 ans, il se met donc à placarder, dans les rues, des collages anti-Reagan ou anti-Jean-Paul II. Dans la foulée, il commence à dessiner ces figures qui le feront connaître, à la craie blanche dans le métro, puis à la peinture ou au marqueur sur des bâches ou des toiles. Les passants qui le voient travailler s’enthousiasment. Vite repéré par les galeristes, il démarre une carrière fulgurante.

C’est ainsi qu’en un temps record Keith Haring devient la coqueluche du Tout-New York. Il se lie d’amitié avec Warhol et Basquiat, Grace Jones et Madonna. La nuit, il fait la fête dans l’East End en leur compagnie ou avec ses copains graffeurs, danseurs de hip-hop… Le jour, il met sa popularité au service des causes sociales. Dans ses oeuvres, comme dans les manifestions auxquelles il participe, il s’insurge contre le racisme et l’homophobie, fustige l’apartheid et l’hégémonie du dollar, s’inquiète de l’avenir de la planète et de la menace nucléaire. Il milite aussi contre le crack. Et, lorsque le virus du sida se propage, il fait du  » safe sex  » un combat personnel. S’il avait connu notre époque, il aurait sans doute soutenu la campagne de Barack Obama et le débat sur le mariage homosexuel.

Il reverse ses bénéfices à des associations caritatives

De New York à Tokyo, de Londres à Paris et à Berlin, Keith Haring multiplie expositions et performances publiques. Malgré son succès retentissant, il n’a jamais oublié son credo :  » Produire de l’art pour tous.  » Afin de rendre son travail encore plus accessible, il ouvre même à New York, en 1986, sa Pop Shop, boutique dans laquelle il commercialise tee-shirts, jouets et posters. Le monde des musées lui tiendra rigueur de cette  » dérive  » mercantile. Qu’importe. Il reverse les bénéfices à des associations caritatives. En 1988, sa maladie connue, il décide de créer une fondation, pour aider les enfants défavorisés et lutter contre le sida. Celle-ci existe toujours. Son combat continue.

A. C.-C.

L’artiste vu par… Daniel Templon GALERISTE

 » Dans les années 1980, je me rendais à New York cinq fois par an, pour faire le tour des expositions et des ateliers. C’est à l’une de ces occasions que j’ai connu Keith Haring. Beaucoup d’artistes pratiquaient alors le graffiti, mais Haring, comme Basquiat d’ailleurs, était plus doué que les autres. J’aimais son graphisme stylisé, la simplification des couleurs, mais c’est son côté virtuose qui m’a le plus impressionné : il peignait avec une rapidité folle, sans dessin préparatoire, comme s’il écrivait. Je l’ai présenté à Paris, en 1986. C’était sa première exposition personnelle dans une galerie en France. Tout s’est vendu rapidement. A l’époque, Internet n’existait pas, mais sa réputation avait traversé l’Atlantique. Les oeuvres qu’il a montrées lors de sa dernière exposition, à Cologne, rejoignaient un esprit surréaliste. C’était une évolution intéressante. Mais il est mort. Aucun artiste ne l’a remplacé.  »

Hervé Di Rosa : PEINTRE DE LA FIGURATION LIBRE

 » J’ai rencontré Keith Haring en 1982, à l’occasion d’une exposition à laquelle nous participions tous les deux à New York. Il n’était pas encore connu, mais, lorsque je suis revenu, quelques mois plus tard, il était devenu une star. Durant ce long séjour, on s’est pas mal fréquenté. Il sortait tous les soirs, entouré d’une bande de jeunes artistes, musiciens, graffeurs, danseurs. A son propos, on peut vraiment parler d’engagement politique. Un Blanc qui travaillait avec des Noirs et des Portoricains dans l’Amérique de Reagan, c’était quelque chose… Mon art se nourrissait de bande dessinée, de culture populaire, de rock, Haring lui, était branché graffitis, soul et funk, hip-hop et rap. Mais je le considère comme le meilleur de sa génération, même comparé à Basquiat. Je me sentais proche de lui par ses interrogations. On se demandait, lui et moi, comment toucher les non-spécialistes de l’art.  »

Jef Aérosol PIONNIER DU STREET ART

 » Keith Haring et moi, nous appartenons à la même génération. Je suis né en 1957, un an avant lui. En 1982, je réalisais mon premier pochoir à Tours et lui exposait pour la première fois dans une galerie de New York. Je n’ai jamais adopté son look hip-hop, casquette et grosses baskets, mais je le voyais comme un petit frère. Derrière ses lunettes rondes et ses grands yeux, toujours un peu hébétés, on sentait les fêlures, la fragilité. Haring incarne les années 1980, dans leur exubérance et leurs drames. Et c’est ce qu’il a retranscrit dans son art. Il fait partie de ceux qui, dans le sillage du punk, ont fait tomber les barrières, refusé les étiquettes, mais aussi l’establishment, avec ses dogmes, ses normes et ses hiérarchies. Ses oeuvres semblaient tout absorber. Elles renfermaient des réminiscences de la peinture rupestre, de l’art brut, de l’art aborigène ou africain, évoquaient les dessins d’enfant. Haring a créé un univers qui n’appartient qu’à lui.  »

Jean-Jacques Aillagon ANCIEN MINISTRE FRANÇAIS DE LA CULTURE

 » Keith Haring faisait partie des artistes qui récupéraient les signes de la vie quotidienne. Son travail me touche parce qu’il correspond à la sensibilité d’une époque. Pour moi, cela a pris une tournure politique juste après sa mort, lorsqu’une donation posthume a été faite, à sa demande, à la ville de Paris. J’étais à ce moment-là responsable des affaires culturelles. L’oeuvre léguée, un retable, témoignait de ses préoccupations spirituelles, et traitait d’un grand sujet du moment, le sida. Je l’ai fait déposer à Saint-Eustache. Elle y est toujours. Cette église, alors sous la direction du père Bénéteau, accompagnait les malades et leurs familles. Beaucoup d’obsèques y ont été célébrées. Certains artistes sont intéressés par des préoccupations formelles, d’autres se plongent dans la réalité du monde. Keith Haring assumait son mode de vie. Il était engagé dans la société de son temps. « 

ANNICK COLONNA-CÉSARI

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