Children's Game #23: Step on a Crack, en collaboration avec Félix Blume, Julien Devaux et Rafael Ortega, Hong Kong, 2020. © photos Francis Alÿs

Jeux sans frontières

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A l’occasion de la 59e Biennale de Venise, la Belgique a confié les clés de son pavillon à Francis Alÿs. Ce plasticien cultive une pratique nourrie par la disponibilité et l’imprévu, qui invite à ne pas désespérer du monde. Elle incarne ce que l’art contemporain fait de mieux.

L’oeuvre de Francis Alÿs (1959, Anvers) incite à déplacer les montagnes. Au sens propre. On ne peut que se réjouir de ce message éclairé qui sera envoyé par la Belgique au reste du monde lors de l’ouverture de la Biennale de Venise, ce 23 avril. Pour s’en convaincre, il faut voir Cuando la fe mueve montañas (quand la foi soulève les montagnes), une vidéo d’une quinzaine de minutes tournée en 2002. Celle-ci est téléchargeable sur le site de l’intéressé – c’est l’une de ses marques de fabrique que de diffuser de nombreux contenus sous licence Creative Commons, une façon de s’adresser au plus grand nombre tout en se prémunissant des utilisations commerciales.

Outre des tableaux qui contextualisent son travail, Alÿs montrera à Venise quatorze films, dont une dizaine d’inédits.

Difficile de trouver meilleur illustration de la puissance collective, une force bien réelle pourtant ignorée par l’histoire contemporaine, que ce court métrage réalisé avec une économie de moyens caractéristique. Le scénario? Cinq cents étudiants ayant entrepris, à la demande de l’artiste, de déplacer à la pelle une énorme dune au nord de Lima, au Pérou, dans un secteur laissé pour compte du développement économique. L’intention a beau être naïve et le résultat déceptif, l’utopie partagée qui en résulte est de celles qui suscitent joie et espoir, cette impression unique d’avoir enfin prise sur le réel. Après le générique de fin, un court bonus laisse la parole à un participant galvanisé, qui ajoute: « En fait, nous avons d’autres projets: boire l’ Atlantique, peindre le ciel… Que des choses simples de ce genre. » Soit une bouffée d’optimisme et de foi en la capacité du genre humain à infléchir le destin, dont l’époque a un besoin incommensurable à l’heure où l’avenir prend souvent des allures de sombre fatalité.

Untitled, Herat, Afghanistan, 2012.
Untitled, Herat, Afghanistan, 2012.© photos Francis Alÿs

Sans surprise, Cuando la fe est l’oeuvre préférée de Hilde Teerlinck, la curatrice de l’exposition The Nature of the Game qui prendra place dans le pavillon belge. Pour celle qui a dirigé la Frac Nord – Pas-de-Calais de Dunkerque, le style Alÿs y est perceptible comme jamais. Il est vrai que la pièce dit ce rapport métaphysique, plutôt que comptable, au monde qui habite un plasticien affranchi des frontières – il vit au Mexique. La commissaire aurait pu également évoquer Sometimes Making Something Leads to Nothing, une autre vidéo, de 1997 celle-là, dans laquelle on voit sa longue silhouette de près de deux mètres pousser durant neuf heures un imposant bloc de glace dans les rues de Mexico City. Au bout de cet effort démesuré? Une petite flaque dont le pavé ne garde la trace que quelques minutes.

Enfance de l’art

Quel genre d’artiste est Francis Alÿs? Hilde Teerlinck, qui a soumis la candidature du plasticien au gouvernement flamand dans le but de représenter la Belgique dans les Giardini vénitiens, nous éclaire. « Il se caractérise par une incroyable capacité à observer le monde, le documenter et le restituer à la faveur d’une oeuvre d’une sensibilité et d’une poésie inouïes. Pour réaliser cela, il n’établit aucun plan de carrière. Il s’ouvre au monde et se laisse porter par le hasard et les rencontres. Cette démarche est alimentée par la très grande empathie dont il fait preuve », explique celle à qui l’on doit la curation de Beaufort 2015, la triennale d’art contemporain sur la côte belge.

Sa démarche articule concept, synthèse et histoire de l’art d’une manière unique.

Aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique, un spécialiste comme Pierre-Yves Desaive, conservateur art contemporain, ne cache pas son désir de faire entrer une oeuvre de Francis Alÿs dans les collections… même s’il ne se fait pas trop d’illusions, sachant la cote de l’artiste dissuasive. En réalité, il est peu présent dans les collections publiques nationales. Seules deux institutions, le SMAK à Gand et le MKHA à Anvers, font mentir l’adage qui veut que nul n’est prophète en son pays.

Quel est le modus operandi utilisé par celui dont le nom véritable est Francis De Smedt? L’ errance à travers la déambulation dans les villes, lieux essentiels pour appréhender le tissu urbain en ce qu’il est toujours révélateur des manières de vivre. « Sa formation initiale est l’architecture, il en garde une lecture très pertinente de l’espace », poursuit Hilde Teerlinck. Autant dire qu’ Alÿs se trouve à des années-lumière d’artistes à l’ego et à la pratique impérialistes. C’est d’autant plus vrai que, outre des tableaux qui contextualisent son travail, il a choisi de montrer à Venise quatorze films, dont une dizaine d’entre eux inédits, issu d’une série remarquable: Children’s Game. Leur propos? Le jeu d’enfants, aux quatre coins du monde, donné à voir à la fois dans l’implication totale et l’indéfectible cohésion qu’il suscite chez ceux qui le pratiquent. Initiées en 1999, après avoir vu un jeune Mexicain s’évertuant à remonter avec les pieds une bouteille de Coca-Cola à moitié pleine dans une rue en pente, ces pellicules racontent un artiste travaillé par le temps long. A l’époque, il ne se doutait pas que cet entêtement propre aux jeunes âmes allait se retrouver régulièrement sur son chemin. Aujourd’hui, ce monde à mi-hauteur revêt un caractère d’urgence en raison des menaces qui planent au-dessus de lui. Qu’il s’agisse de l’accroissement du trafic urbain, de la dangerosité de l’espace public ou de la virtualisation des relations humaines accélérée par la crise sanitaire, ces activités ludiques en voie de disparition sont la possibilité, à prendre très au sérieux, d’une résistance à l’avènement d’une réalité unidimensionnelle.

Pour les nouvelles occurrences de la série Children Games, Francis Alÿs s'est rendu entre autres au Congo, pays dont l'imaginaire ludique est inépuisable.
Pour les nouvelles occurrences de la série Children Games, Francis Alÿs s’est rendu entre autres au Congo, pays dont l’imaginaire ludique est inépuisable.© photos Francis Alÿs

The Nature of the Game, au Pavillon belge, à Venise, du 23 avril au 27 novembre et au Wiels, à Bruxelles, en 2023.

« Un faiseur d’allégories contemporaines »

Outre les prestigieuses galeries Peter Kilchmann (Zurich) et David Zwirner (Londres, New York, Paris et Hong Kong), l’oeuvre de Francis Alÿs est représentée à travers le monde par le galeriste belge Jan Mot. Cette collaboration, nouée en 2015, repose sur un contact simple et direct. « Par volonté, Francis se contente d’une petite structure, avec une seule assistante qui ne travaille que deux jours par semaine », explique Jan Mot pour dire un talent qui n’a pas cédé à la folie des grandeurs. Cette configuration d’une représentativité à géométrie variable est en phase avec un artiste qui attache une grande importance à ne pas être montré uniquement dans des musées prestigieux, pas plus qu’il ne souhaite n’être vu qu’en Europe ou en Amérique du Nord.

Alÿs et Mot, qui se sont rencontrés initialement en 1994, ont tissé des liens plus étroits après que le galeriste bruxellois a inauguré entre 2011 et 2013 un lieu d’exposition à Mexico City. Une aventure qui a permis à ce dernier de prendre la mesure du fantastique « faiseur d’allégories contemporaines » qu’est Francis Alÿs. « Il possède une démarche articulant concept, synthèse et histoire de l’art d’une manière unique », conclut Jan Mot.

Children's Game #27: Rubi, en collaboration avec Félix Blume et Julien Devaux, Tabacongo, R.D. Congo, 2021.
Children’s Game #27: Rubi, en collaboration avec Félix Blume et Julien Devaux, Tabacongo, R.D. Congo, 2021.© Francis Alÿs

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