Jeux de piste

Il n’est pas simple d’être grave avec légèreté. Deux de nos meilleurs écrivains confirment qu’ils excellent dans cet art difficile, avec des romans où les mystères savamment entretenus conduisent non pas aux marges de la réalité, mais aux couches les plus secrètes des êtres et de la vie. On se passionne pour ces jeux de piste avec tout le gourmand plaisir qu’y peuvent prendre les enfants et l’on découvre, en bout de course, que l’on courait après une image ou une part de soi-même.

Au départ des deux romans, il y a un narrateur confronté à la figure énigmatique d’un personnage mort ou disparu. En fait, dans Les Petites Voix, de Francis Dannemark, c’est d’une narratrice qu’il s’agit. Journaliste et traductrice, elle s’intéresse à la personnalité de Paul Grenz (nom d’une « marginalité » certes intentionnelle pour un homme dont la jeunesse s’est partagée entre la Belgique et trois pays voisins): un musicien polyvalent et surdoué, également poète et auteur de chansons, toujours réputé bien que l’on soit sans nouvelles de lui depuis de nombreuses années. On suit pas à pas l’enquête, reprise à titre personnel par la jeune femme que fascine la personnalité multiple et imprévisible du disparu – mort selon certaines rumeurs – et dont plusieurs femmes ont partagé la vie. Au fil des rencontres avec ceux qui l’ont connu, amis, amantes, partenaires, musiciens, attaché(e)s de presse, etc., dont les propos sont fragmentaires, souvent évasifs ou même réticents, s’établit une sorte de parcours initiatique dont l’aboutissement pourrait être, plus que le simple fruit d’une obstination personnelle, la reconnaissance d’une épreuve réussie. Réussite, aussi, pour Dannemark, qui parvient à imbiber un texte allègre et d’une grande simplicité narrative de cette sensibilité aérienne qui enchante son oeuvre. Avec, en prime, une célébration de Nature Boy, la superbe chanson immortalisée par Nat King Cole et dont la leçon d’amour n’est pas sans rapport signifiant avec le roman. On est moins affirmatif à propos de la ritournelle de Fernandel dans Ali Baba et les quarante voleurs mais, comme chacun sait, les souvenirs d’enfance sont sacrés.

Des souvenirs d’enfance, Jérôme Mortensen n’en a pas vraiment de son oncle, venu s’établir dans une Belgique dont l’évidence se passe de pièces d’identité. Sous la plume « magique » de François Emmanuel, le narrateur de son roman Le Sentiment du fleuve pénètre dans un univers des plus insolites dès lors qu’il décide de s’installer dans l’appartement légué par cet oncle dont les activités ne transpirent que par la mention laconique sur une plaque de cuivre à l’entrée du bureau en sous-sol: Isaïe Mortensen, Enquêtes. Son objectif: assurer en ces lieux la continuité d’une vie dont il ignore tout. Les autres habitants de cet immeuble à moitié pourri vont s’intégrer à sa nouvelle existence: une concierge sournoise, une jeune cantatrice hongroise dont l’ample corps balance entre une frigidité effarouchée et une sensualité aussi vigoureuse que sonore, un couple d’anciens bateliers nostalgiques… Et il y a, surtout, Maria Concepcion, la petite Bélizéenne, impérieusement belle et détentrice de savoirs énigmatiques, qui, elle aussi, assure la continuité en mettant au service du neveu des talents ménagers auxquels l’oncle ne semblait pas se limiter. Sans oublier, dans cette orbe, le chat Nephtys ou le mainate de l’espèce « farouk » répondant au doux nom de Cornelius. Des visites à l’officine avunculaire de personnages tantôt inquiets, tantôt menaçants, le cambriolage d’une armoire scellée et d’autres faits mystérieux semblent indiquer que l’oncle présumé mort détenait un document très convoité. Si l’on précise qu’il s’agit d’une sorte de plan dont la détérioration révèle un palimpseste, on touche à la vraie dimension de ce roman qui serait lui-même un palimpseste où, sous l’aspect policier, registre dont François Emmanuel use volontiers comme « révélateur » (rappelons-nous Le Tueur mélancolique) et sous un humour en basse continue, « coule » l’énigme du sens de la vie. Comme la rivière voûtée (morte Senne?) d’une ville oublieuse qui en a fait son égout principal et dont le cours irrigue le mystère des géographies souterraines où ses « enquêtes » ont conduit l’insaisissable Isaïe Mortensen. (Cet oncle dont le chat ne porte pas innocemment le nom de la déesse égyptienne de la résurrection.) On n’en finirait pas, d’ailleurs, d’explorer la symbolique et les ruses allégoriques de ce roman tout empreint de fantastique et de réalisme magique, qu’il faut, semble-t-il, interpréter comme un rêve. Autrement dit, de mille façons qui, toutes, conduisent à cette interrogation sur la reconstruction de soi et du « sens » dans un monde en dérive, comme cet immeuble déglingué, dont la ruine a condamné l’étage du haut et sa chambre d’amour, comme cette ville dévastée, devenue son propre souvenir et comme le pays tout entier « vendant aux utopistes et aux promoteurs véreux les vestiges de son ancienne gloire ». Toutefois, ce jugement sévère du notaire de famille, Jérôme le tempère d’une sorte de sympathie lucide mais fraternelle pour cette terre brouillonne, comme on peut considérer un patient dont l’état mental laisse à désirer. Enfin, pour que le bon goût ait aussi sa part des exceptionnelles richesses de ce roman, la quête du jeune Français s’enchante d’une exploration exhaustive de la carte des bières belges d’abbaye. Et sans supplément de taxe.

Les Petites Voix , par Francis Dannemark. Belfond, 143 p.

Le Sentiment du fleuve , par François Emmanuel. Stock, 155 p.

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