Jeux de guerre

Innocent, le football ?Pas toujours. Lors de conflits, il joue souvent un rôle politique non négligeable. En Irak comme ailleurs

La nouvelle du report, par la Fifa, du match qui devait opposer, le 5 avril, les équipes nationales irakienne et vietnamienne en vue des qualifications pour les Jeux olympiques 2004, n’a pas créé de grands remous dans le flot de nouvelles nettement plus dramatiques tombées ce jour-là. Certes, la décision des hautes instances du football international semble s’inscrire dans une logique largement répandue, selon laquelle un pays en guerre ne vivrait pas à son rythme habituel et se trouverait donc dans l’impossibilité de concentrer quelque force sur des affrontements finalement bien superficiels par rapport aux échanges armés en cours sur son territoire. Annuler une rencontre de ce type paraît même assez sage, compte tenu des circonstances actuelles.

Au cours de l’Histoire, cependant, rares sont les conflits qui ont mis un terme aux rencontres autour d’un ballon rond. Simon Kuper, auteur du fameux Football Against the Enemy (prix britannique du meilleur livre sportif en 1998), aime raconter à ce propos que le 25 décembre 1914, comme l’attestent plusieurs documents officiels, les soldats français et allemands se trouvant face à face dans un coin de no man’s land se sont offert une partie de football international mémorable, avant de reprendre les armes dès le lendemain de la trêve. De même, lors de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a longtemps participé aux rencontres internationales avant de les bouder, pour cause de résultats humiliants. Dans les pays impliqués de gré ou de force dans ce conflit, les championnats nationaux se sont poursuivis de plus belle, parfois sans palmarès officiel, mais toujours avec le support des foules.  » J’ai rencontré un juif de Rotterdam qui, toutes les deux semaines, quittait sa cachette pour se mêler à la foule se rendant au stade de Feyenoord, raconte Simon Kuper. Quand je lui ai demandé s’il ne prenait pas trop de risques, il m’a répond qu’il s’agissait là de son unique bol d’air.  »

Dans le cas de la rencontre Irak-Vietnam subrepticement annulée, la raison évoquée par la Fifa vaut son pesant d’or politique : dans son communiqué, l’organisation internationale reconnaît n’avoir pu établir de contact avec la fédération irakienne. Or ce détail revêt une grande importance, puisque le dirigeant de ladite fédération û comme, d’ailleurs, du comité olympique irakien û n’est autre qu’Oudaï Hussein, le fils aîné de Saddam. Réputé cruel et exigeant, au point de torturer arbitrairement, selon leurs propres révélations, les sportifs qui n’auraient pas réalisé les performances attendues, le fils du président a posé un geste hautement symbolique en maintenant le calendrier du championnat national malgré les bombes, au point d’obliger des équipes à se déplacer de ville en ville, qu’elles fussent assiégées ou non. Le dernier match opposant l’équipe de la capitale à celle de Samara a d’ailleurs bénéficié d’une popularité inespérée au-delà des frontières du pays, puisque l’ultime but, marqué à la suite d’un bombardement qui avait figé de stupeur l’équipe adverse, s’est vu contesté publiquement par des joueurs échaudés, laissant éclater une colère démesurée devant les quelques caméras présentes, comme si les problèmes du monde se limitaient à l’enceinte du stade. Cette scène, hautement surréaliste aux yeux de quiconque s’inquiète du sort de l’Irak, montrait que le sport, et donc la routine quotidienne, y avait gardé sa place. Jusqu’à la semaine dernière en tout cas, avant que la fédération ne se replie sur elle-même. Que cette attitude traduise une véritable gêne pratique, un affablissement û ou la chute û du dirigeant, ou un silence stratégique, elle indique immanquablement un changement politico-social profond, avalisé par l’entourage proche de Saddam Hussein.

Charme insignifiant

 » Le football a toujours été utilisé par les dictateurs, explique Simon Kuper, parce qu’il est la seule passion des masses généralement tolérée. Ainsi, plusieurs membres de la famille Ceausescu parrainaient des clubs de football roumains et le chef de la police secrète de Staline, Lavrenti Beria, était le président honoraire du Dynamo Moscou, ce qui lui a permis de faire envoyer en Sibérie des joueurs d’équipes rivales.  » Dans ces pays opprimés, le football remplirait donc, entre autres, le rôle ingrat d’opium du peuple, délivré à doses contrôlées par le dictateur.  » Le stade de football constitue l’endroit idéal pour oublier momentanément que le pays peut se faire raser par les bombes ou que des proches risquent de se faire torturer dans un des goulags de Saddam « , argue Simon Kuper, ajoutant qu’en Irak, de toute façon,  » il n’y a pas grand-chose d’autre à faire « . Comble d’ironie, le public irakien, habitué des chaînes télévisées par satellite, admire par-dessus tout le football européen, avec une nette préférence pour les équipes britanniques !

Sans doute n’est-ce donc pas un hasard si les stades se sont fermés quand les soldats britanniques se trouvaient aux portes de la capitale, prêts à entrer.  » Les décideurs ne possèdent pas le football. Comme la balle elle-même, le jeu fait constamment l’objet de contestations. Il peut donc être aussi bien utilisé par les foules pour s’ériger contre les dirigeants, spécialement dans les endroits où la population dispose de peu d’autres modes d’expression « , prévient Simon Kuper.

A contrario, les politiciens de tous bords usent souvent à meilleur escient le plus populaire des sports pour séduire les foules. En Argentine, les candidats à l’élection présidentielle ont pour coutume de se présenter aux meetings vêtus de la vareuse de leur équipe favorite. Plus près de nous, de nombreux reportages télévisés montrent les ministres qui assistent avec plus ou moins d’entrain à l’un ou l’autre match. Même, ou surtout, en période de grande tension internationale.  » Dans ces périodes terrifiantes, la routine du football constitue l’évasion parfaite, constate Simon Kuper. Quand le cinéma, la télévision ou les conversations de comptoir reflètent le monde, le football s’en distancie, au contraire. C’est son insignifiance qui fait tout son charme.  »

Comment expliquer, sinon, la normalité dans laquelle s’est déroulée, tout récemment, la rencontre Angleterre-Turquie, hautement symbolique ? De même pour France-Israël, qui s’est déroulé dans un climat de crainte terroriste encore attisée par la demande officielle, émise par la fédération jordanienne de football, de voir Israël interdit de compétition internationale, comme l’a été en son temps l’Afrique du Sud pour cause d’apartheid. Ces positions politiques extrêmes s’estompent pourtant dans les gradins au premier coup de sifflet.  » Le football est un univers parallèle, en dehors du temps, où beaucoup de monde habite pourtant en permanence, résume Simon Kuper. On y vit en état d’évasion constante, comme en vacances de très longue durée. A une époque comme celle-ci, cette attitude peut paraître puérile, mais elle vaut largement celle qui consiste à affronter la réalité.  »

Carline Taymans

ô Le football se distancie de la réalité. Sa routine constitue l’évasion parfaite. »

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