Jeux d’argent

Une fraude estimée à 15 millions d’euros : le scandale namurois rejaillit sur tout le secteur des casinos. Faut-il davantage contrôler les salles de jeu ? Et avec quels moyens ? Enquête

Rien ne va plus au casino de Namur ? Pas vraiment ! Plus de 500 joueurs un soir du week-end pascal avec des recettes dépassant les 60 000 euros : de mémoire de croupier, on n’avait plus vu ça depuis dix ans. Même les jours de semaine, on atteint des sommets : jusqu’à 270 clients certains soirs. Les habitués n’ont pas déserté la salle tout en velours et acajou. On y rencontre toujours autant de Bruxellois et d’Asiatiques, grands amateurs de jeux de hasard. Les slots tournent à plein régime et, surtout, derrière les verrières aux motifs hippiques, les six tables de roulettes américaines et celle û unique en Belgique û de roulette française sont bien garnies. Les jetons glissent sur les tapis bleus. Les mises sont généreuses, les pourboires aussi. Les serveurs du resto-bar, eux non plus, ne chôment pas. L’ambiance est détendue. Le personnel, souriant.

Malgré le scandale qui l’éclabousse, l’établissement huppé du bord de Meuse, dominé par la citadelle, draine la foule ! Outre l’effet de curiosité, certains clients reviennent, rassurés sur l’intégrité des croupiers, des caissiers, des directeurs de table qui sont restés en place. Il faut dire que les deux administrateurs provisoires du casino, l’avocat Benoît Hoc et l’experte fiscale Nicole Dethinne, ont mis le paquet pour sauver les meubles et donc préserver les 150 emplois de l’entreprise. Les 14 employés placés sous mandat d’arrêt ont tous été licenciés. Désormais, les caisses contenant les pourboires, qui constituent une bonne partie des rémunérations du personnel, sont cadenassées sous les tables de jeu. Un nouveau système vidéo, doté de micros, a été installé dans la salle de comptage, dont les portes viennent d’être équipées de serrures neuves. On compte les billets de la recette en présence des personnes requises (dont deux agents du fisc) et à quatre reprises pour éviter tout risque d’erreur. Il est même prévu de poster en permanence un gardien dans la salle de contrôle vidéo des tables de jeux.

Paradoxalement, en matière de sécurité et de contrôle, le casino de Namur est devenu, en quelques jours, un véritable laboratoire pour tout le secteur. C’était loin d’être le cas auparavant… En effet, les bandits qu’on y rencontrait n’étaient pas vraiment manchots. Depuis le 26 mars, vingt-deux personnes ont été inculpées de corruption, de fraude et d’association de malfaiteurs. Dix-neuf se trouvent toujours sous les verrous. Parmi elles, trois administrateurs, dont l’administrateur délégué Armand Khaida, mais aussi des directeurs de jeu, des directeurs de table et, last but not least, cinq agents du ministère des Finances. L’enquête a démarré sur la base d’une dénonciation. D’après les aveux de plusieurs inculpés, on estime à plus de 15 millions d’euros la fraude mise au jour par le parquet de Namur.  » Il est possible que ce montant soit sous- estimé « , reconnaît le procureur du roi Cédric Visart de Bocarmé.

On tourne

La principale magouille consistait à ponctionner chaque soir une partie de la recette, au préjudice du fisc, avec la complicité des fonctionnaires de l’Etat chargés de contrôler le déroulement des jeux et la fermeture des tables. Avant la loi du 7 mai 1999 sur les jeux de hasard, qui impose que le comptage des billets se fasse sous l’£il de caméras, cette  » saignée  » quotidienne se pratiquait très facilement : il suffisait de se servir dans le tas. Selon les différents aveux, la combine existait depuis le début des années 1980 et avait été mise en place par feu Joseph Khaida, le père d’Armand, qui achetait la complicité des directeurs de salle et de table ainsi que celle des agents du fisc. Le prix du silence s’élevait de 500 à 1 500 euros par mois, selon la fonction des complices.

Effrayé par les nouvelles dispositions légales, Armand aurait mis fin à cette pratique durant quelques mois, à partir de 1999. Mais l’appât du gain facile a eu raison, semble-t-il, de sa prudence. La supercherie s’est quelque peu compliquée à cause des caméras û les tas de billets étaient imperceptiblement gonflés sur la table de comptage û, mais le principe est resté le même. Aujourd’hui, l’instruction judiciaire s’intéresse particulièrement au parcours suivi par l’argent détourné. Les enquêteurs ont commencé à éplucher les comptes bancaires des administrateurs, suspectés de fraude, Armand Khaida, Armen Tounian et Albert Ancion. Sur les trois, seul Ancion est passé aux aveux pour l’instant.

L’affaire du casino de Namur suscite de nombreuses interrogations. Tout d’abord, sur la probité des agents du fisc, affectés au contrôle des salles de jeu. Bien sûr, l’inculpation de cinq de ces fonctionnaires ne signifie pas que tous soient véreux. Mais on s’étonne tout de même que ces  » fiscards « , dont quelques-uns ont visiblement réussi à se remplir illégalement les poches pendant plus de vingt ans, ne fassent pas eux-mêmes l’objet d’une meilleure surveillance. On se demande aussi pourquoi la Commission des jeux de hasard, qui avait réclamé, il y a belle lurette, que ces agents tournent au sein des casinos au lieu d’être assignés à un seul établissement, n’a pas trouvé un écho favorable auprès de l’administration des Finances. Dès la révélation de la fraude dans les médias, les dix fonctionnaires  » casino  » de Namur ont été remplacés, sans distinction, par des collègues de Mons et de La Louvière. Et, désormais, le ministre des Finances, Didier Reynders (MR), semble se résigner au principe de rotation du personnel. Un principe qui s’avère indispensable, même si, pour le ministre, il ne s’agit pas de la solution miracle.

Filmé en vain

Bien qu’elle paraisse a priori tout à fait exceptionnelle dans le petit monde des casinos, la gigantesque fraude namuroise démontre que les contrôles sont loin d’être suffisants dans ce secteur où, reconnaissons-le, la tentation de l’argent facile est grande. Dans les semaines à venir, la Commission des jeux de hasard va examiner les dispositions supplémentaires à prendre pour améliorer la surveillance des casinos. D’emblée, il a été décidé que les caméras des salles de comptage des huit établissements du pays seraient dotées de micro pour enregistrer également les comptages oraux. Il est étonnant que cela n’ait pas été prévu auparavant. Cela dit, ce sont moins les mesures qu’il faut accroître que les moyens pour les mettre en £uvre.

La loi de 1999 est effectivement loin d’être laxiste. Depuis cinq ans, l’exploitation des jeux de hasard est soumise à l’octroi d’une licence. Par contre, les moyens pour appliquer cette nouvelle législation, eux, ne sont pas à la hauteur. A quoi sert-il de filmer les salles de comptage des casinos si les vidéos ne sont jamais visionnées par les autorités compétentes ? Sur les vidéos saisies à Namur, on constate clairement que toutes les personnes requises ne sont pas toujours présentes lors du comptage. Un indice évident de fraude… Pourquoi ne s’en est-on pas aperçu plus tôt ? Au sein de la Commission, qui a vu le jour en janvier 2000, seulement trois agents de la police fédérale sont censés contrôler toutes les salles de jeu, en collaboration avec la police locale.

 » Nous nous sommes surtout concentrés sur les établissements de classe 2, c’est-à-dire les lunaparks, avoue-t-on à la Commission. Car, vu le nombre de licences à accorder, un peu plus de 170, c’était une priorité. Les casinos ont donc été mis de côté. Nous avons toujours considéré que ces établissements étaient davantage sérieux. Jusqu’à preuve du contraire.  » Par ailleurs, la police locale n’a pas non plus les moyens ni surtout les compétences nécessaires pour contrôler les casinos, dont le fonctionnement et la comptabilité sont particuliers. Une expérience pilote est actuellement menée au sein du parquet de Mons : les policiers locaux y sont formés et informés des contrôles précis à effectuer dans les salles de jeu. Espérons que cette initiative fasse des émules. Surtout avant l’ouverture (probablement dans les prochains mois) d’un nouveau casino, à Bruxelles. Les jeux de hasard en Belgique représentent un chiffre d’affaires annuel d’environ 3 milliards d’euros (dont un tiers pour la seule Loterie nationale). Une manne fiscale qui mérite bien quelques conces- sions budgétaires pour améliorer les contrôles de ce secteur lucratif…

Thierry Denoël

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