» Je vois la pause, mais pas la réflexion « 

Pour Jean-Claude Juncker, Premier ministre du Luxembourg, il n’est pas question d’abandonner la Constitution européenne

La Banque centrale européenne (BCE) a décidé d’augmenter son taux d’intérêt principal. Vous avez estimé que cette mesure n’était pas nécessaire et risquait de ralentir la croissance. Pourquoi la BCE persiste-t-elle ?

E Au sein de l’Eurogroupe, nous pensons tous qu’une décision de ce type n’est pas nécessaire. A la suite de la hausse substantielle du prix du pétrole, nous observons une bonne tenue de la politique salariale et nous considérons que les perspectives d’inflation que la Banque centrale croit voir devant elle ne se réaliseront probablement pas.

Est-ce que cela ne pose pas le problème du statut de la BCE ?

E Nous n’avons pas intérêt à remettre en question l’indépendance de la BCE. Mais le dialogue avec cette dernière doit être ouvert et fructueux.

Dans quelques jours se réunira le Sommet européen, dont le sujet principal sera le budget pour la période 2007-2013. La discussion s’annonce tendue. Pensez-vous qu’un compromis puisse néanmoins être trouvé ?

E Je le souhaite ardemment. Tout dépendra de la volonté et du génie de la présidence britannique. Pour l’instant, cette dernière ne nous donne pas l’impression de devoir nous soumettre ses propositions en matière de compromis avec la célérité requise.

M. Blair veut utiliser le levier budgétaire pour faire évoluer l’Europe dans le sens qui lui convientà

E Tony Blair n’est pas le seul élément modernisateur de l’Europe. La proposition que j’avais faite en juin dernier prévoyait une correction massive, vers le bas, des dépenses agricoles. Nous avons proposé de réduire la part de l’agriculture dans le budget de 36 à 31 % entre 2006 et 2013. Cette réduction aurait été de 17 % pour l’Europe des Quinze et de 5 % pour l’Union européenne des Vingt-Sept.

Peut-on relancer le débat institutionnel après l’échec du référendum sur la Constitution en France et aux Pays-Bas ? On a parlé d’une pause de réflexion. Qu’en pensez-vous ?

E Pour l’instant, je vois la pause, mais pas la réflexion qui devrait démarrer et dans les Etats membres et au niveau de l’Union, sous l’égide de la Commission. Nous avons prévu de recueillir les idées et les propositions lors du Conseil européen qui se tiendra en juin 2006 sous présidence autrichienne. Nous n’avons pas le droit d’abandonner le projet constitutionnel. Ce ne serait pas correct à l’égard des Etats membres qui l’ont déjà ratifié par référendum, comme c’est le cas de l’Espagne et du Luxembourg. Il faut vraiment mettre à profit les deux ou trois années à venir pour intégrer la critique émanant de la France et des Pays-Bas. Dans le cadre du projet de Constitution, pour bien différencier les politiques européennes suivant le critère de la subsidiarité, une disposition prévoit que les Parlements nationaux peuvent bloquer une initiative de la Commission. Si, demain, les 25 Parlements nationaux, le Parlement européen et la Commission pouvaient se mettre d’accord pour anticiper l’application de cette disposition du traité, nous pourrions peut-être trouver ensemble que la solution que nous avions envisagée dans la Constitution était bonne et que, par conséquent, elle serait immédiatement applicable tout en veillant au respect des autres dispositions.

Les Nations unies ont ouvert, cette semaine, des négociations sur le futur statut du Kosovo. Leur finalité est-elle nécessairement l’indépendance ?

E Il est évident que si nous n’ouvrons pas de nouvelles perspectives européennes dans les Balkans occidentaux nous risquons de voir se reproduire les événements qui ont fait le malheur de cette région durant les dix dernières années. Mais les attentes sont différentes selon les bords. Au Kosovo, les Albanais comprennent la  » perspective européenne  » comme une voie vers l’indépendance. En République serbe de Bosnie, partie serbe de la Bosnie-Herzégovine, les Serbes sont priés de comprendre par  » perspective européenne  » leur maintien dans l’ensemble que constitue la Bosnie-Herzégovine. La tâche de l’Europe est donc de donner l’impression de comprendre toutes les sensibilités sans paraître céder à des préjugés ni avoir une idée définitive sur le statut final des différentes entités. Il ne faut pas procéder par affirmations globales avant le début même des négociations. Cela dit, nous n’échapperons pas à une discussion sur le statut final du Kosovo mais, dans cette zone de l’Europe, il est extrêmement dangereux de toucher aux frontières. l

Entretien : Christian Makarian

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