»Je veux que l’Italie respire à nouveau »

Aux Italiens fatigués de l’incurie des politiciens, de leurs coalitions-caravansérails et chamailleries perpétuelles, il dit :  » Si puo fare  » (on peut le faire). Walter Veltroni, l’ancien premier de la classe du Parti communiste, devenu le héraut d’un Parti démocrate à l’italienne, a des envies de  » belle politique  » et des talents de conteur. Dans la course aux législatives des 13 et 14 avril, il tient tête à un Silvio Berlusconi qui prépare son come-back. S’il l’emporte, il sera le plus jeune président du Conseil de l’Histoire. Lourde charge, dans un pays au bord de la récession.

Pendant des années, à la mairie de Rome, vous disiez rêver d’un avenir en Afrique, au service d’une cause humanitaire. Vous avez changé d’avis. La politique italienne est-elle une cause humanitaire ?

E J’avais décidé, en effet, qu’après mon mandat à la mairie de Rome je ferais autre chose ! Mais ceux qui s’engagent en politique ne sont pas les maîtres absolus de leur existence. Quand le Parti démocrate [fusion des héritiers du Parti communiste italien et des catholiques de gauche] a été porté sur les fonts baptismaux et que l’on m’a demandé de me présenter aux  » primaires  » d’octobre 2007 pour en prendre la tête, j’ai accepté parce que je pensais que c’était juste. Trois millions et demi de personnes m’ont choisi, vous vous rendez compte ! Alors, non, la politique italienne n’est pas du tout une cause humanitaire.

Elle est pourtant dans un triste état, en crise permanente. La chute du gouvernement de Romano Prodi en a été la dernière illustration.

E Plus que la classe politique, c’est le système qui ne fonctionne pas, paralysé par des institutions vieillottes, par des lois électorales folles, votées par la droite, qui empêchent le pays d’avoir une majorité [la nouvelle proportionnelle de 2006 a été mise en place sous Berlusconi afin de limiter la victoire annoncée de Prodi]. La classe politique en subit les conséquences. Les crises se répètent, l’opinion est lasse. Dans un tel contexte, la nouveauté que le Parti démocrate a introduite dans le jeu politique en décidant de se présenter seul à ces élections [sans s’encombrer ni des petits partis du centre modéré ni, surtout, de la gauche radicale] a profondément modifié les choses, de façon très positive.

Est-ce pour cela que vous êtes présenté comme l' » homme nouveau  » de ce scrutin, alors que vous avez plus de trente ans de politique derrière vous et que vous étiez engagé, dès 15 ans, dans les Jeunesses communistes ? Espérez-vous réellement réussir là où Romano Prodi s’est cassé les dents ?

E Oui. L’ancienne coalition de centre gauche n’a pas réussi parce qu’elle était trop vaste : elle allait des communistes à des gens qui, aujourd’hui, se sont alliés à la droite ! On ne pouvait rien faire. Il faut en finir avec tous ces  » sommets de la majorité  » : rien qu’à entendre ça, j’ai mal à la tête ! Un groupe parlementaire, un programme et un leader, cela va de soi dans les autres pays ; pourquoi pas en Italie ? C’est pour cela que j’ai décidé d’aller seul aux élections. Je voulais me présenter tel un réformiste crédible, comme partout ailleurs.

Vous avez récemment déclaré au quotidien espagnol El Pais :  » Le Parti démocrate est un parti réformiste, pas un parti de gauche.  » Une façon pour vous de dire que la gauche est dépassée ?

E La gauche a sa place dans ce Parti démocrate, mais aux côtés de gens qui ne sont pas traditionnellement de gauche, comme c’est le cas du Parti démocrate aux Etats-Unis. Je pense qu’une réponse non idéologique, pragmatique, inspirée par une pensée démocrate, est la seule qui vaille dans l’Occident du nouveau millénaire.

Plus d’une fois, vous avez dit que vous n’aviez  » jamais été idéologiquement communiste « . Pourquoi avoir rejoint si tôt le Parti communiste italien (PCI) ?

E Le PCI, pour lequel votaient, dans les années 1980, 35 % des Italiens, n’était pas  » idéologisé « , et c’est pour cela qu’il a pu évoluer ensuite vers le réformisme. L’écrivain Italo Calvino et le cinéaste Pier Paolo Pasolini votaient communiste. La plupart des grands intellectuels italiens étaient au PCI. Ce n’était pas le PC bulgare ! Et puis le PCI me plaisait parce que son leader, Enrico Berlinguer, a eu le courage de s’opposer à l’URSS.

Vous avez toujours été un grand admirateur des Kennedy, de Bob surtout.

E Les Kennedy appartiennent à un courant de pensée démocrate qui va de Roosevelt à Obama et qui a toujours été mon point de référence. Bob Kennedy était à la fois un grand idéaliste et un pragmatique. En politique, idéalisme et pragmatisme sont frères. Quand ils se séparent, on entre dans l’idéologie. Et c’est un désastre.

C’est pour vous qu’a été inventé le néologisme  » buonismo « , de l’adjectif buono, cette façon d’être gentil envers et contre tout. Vous reconnaissez-vous dans ce terme ?

E Non ! Si buonismo veut dire  » bonne éducation « , alors d’accord, j’en suis pourvu. Mais si cela veut dire vouloir contenter tout le monde, non. Je crois avoir démontré que j’ai une certaine dureté, de la trempe, le courage de prendre mes responsabilités, comme je l’ai fait en décidant d’aller seul aux urnes.

Vous êtes souvent critiqué pour vos contradictions, le fait de dire une chose et son contraire, de toujours rajouter un  » ma anche  » (mais aussi)…

E Toute personne qui a un peu de cervelle dit  » ma anche… « , parce que la vie est  » ma anche  » ! On peut aimer Proust… mais aussi Thomas Mann. L’idéologie revient à dire :  » C’est comme ci ou c’est comme ça.  » Il ne faut pas en être prisonnier. Au contraire, il faut unir plusieurs exigences au sein d’un même choix. Affirmer le contraire reviendrait à avoir une lecture idéologique de la réalité, du type des années 1970, où tout devait répondre à une ligne  » politiquement correcte « , si possible définie par le comité central du Parti.

Comme Berlusconi, vous promettez croissance et baisse d’impôts. N’est-ce pas illusoire, alors que l’Italie frôle la récession ?

E La baisse d’impôts, en soi, cela ne suffit pas. Pour qu’elle contribue vraiment à relancer la croissance économique, il faut l’accompagner de sérieuses coupes dans la dépense publique. Nous nous sommes engagés à diminuer celle-ci de 1 point par an. Un objectif qui pourra être atteint en supprimant les provinces et autres administrations inutiles, en améliorant le fonctionnement de l’administration publique…

Le quotidien économique Il Sole 24 Ore a calculé que le coût de vos promesses était exorbitant.

E Non, Il Sole a dit que notre programme était couvert financièrement et que celui de la droite, trois fois plus élevé, était déséquilibré. En ce qui nous concerne, il y a eu un malentendu. On a cru que le salaire minimum légal que nous voulons créer [1 000 A] serait une dépense à la charge de l’Etat, or ce ne sera pas le cas. Si on remet les choses à leur place, le budget est en parfait équilibre.

Vous ne nommez jamais Berlusconi dans votre campagne. Pourquoi ?

E Parce que je n’ai pas envie de refaire une campagne semblable à toutes celles qui se sont déroulées depuis 1994, à coups d’injures réciproques, où tout tournait autour de lui. Je veux libérer le débat politique de cette obsession qui a duré quinze ans ! Nous sommes tous fatigués, cela nous ennuie et, franchement, je préfère m’occuper des idées.

Berlusconi est pourtant à la tête d’un empire médiatique. Quand la gauche a été au pouvoir, entre 1996 et 2001, et à nouveau depuis 2006, elle n’a pas voté de loi antitrust. Le ferez-vous ?

E Oui, absolument. Nous ferons voter la loi Gentiloni [du nom du ministre des Communications], qui organisera le secteur audiovisuel. Nous proposerons aussi une loi sur le conflit d’intérêts. Imaginez que je doive faire campagne contre un adversaire propriétaire de plusieurs chaînes de télévision qui lui accordent le double de temps d’antenne !

Qu’est-il arrivé à Berlusconi ? Pendant sa campagne, il a semblé adopter un profil bas.

E Je pense qu’il n’a pas réellement envie de gagner les élections, qu’il est fatigué, qu’il se rend compte que la perspective d’un quinquennat est peu probable. On lui a déjà annoncé les thèmes qui diviseront sa coalition. La Ligue du Nord, par exemple, a prévenu que, s’il présentait son projet de loi sur le droit de vote des immigrants, il y aurait une crise !

La gestion des déchets à Naples est un désastre. Comment a- t-on pu en arriver là, dans une ville et une région gouvernées par la gauche ?

E Ce problème traîne depuis des années. La droite y est pour quelque chose, puisqu’elle a gouverné l’Italie pendant cinq ans et que des commissions extraordinaires ont été créées, sans effet, pour résoudre la question des poubelles. La gauche a ses responsabilités, elle aussi, bien sûr. Le problème de fond, c’est que le mécanisme de prise de décision ne fonctionne pas. Toujours, les questions peuvent être remises à plus tard… Naples reflète la crise de capacité décisionnelle de notre démocratie.

Une crise due à une bureaucratie trop pesante ?

E Oui, et aussi au fait que la politique sert souvent plus les intérêts particuliers que l’intérêt général. Je suis favorable à ce que l’on réduise les privilèges des politiques. Il faut aussi diminuer le nombre de parlementaires et instituer une seule chambre législative. Je veux donner l’idée d’un pays qui respire à nouveau, et où les partis ne s’occupent pas de nommer ceux qui travaillent dans les hôpitaux mais se contentent de faire leur métier. Ma proposition de réduire le nombre des lois va dans ce sens. Songez que l’Italie en a 21 000 !

On connaît votre passion du cinéma. Dans le panthéon de vos films et réalisateurs, qui trouve-t-on ?

E Kubrick, Truffaut, Hitchcock, Fellini. Ils sont pour moi l’essence même du cinéma, ils ont une véritable puissance visionnaire. D’un point de vue plus personnel, je pense à un film américain de 1989 qui s’appelle Jusqu’au bout du rêve, avec Kevin Costner. Cette histoire d’un fils qui a perdu son père m’a littéralement percé le c£ur [Veltroni a perdu le sien lorsqu’il avait 1 an].

Cette passion du cinéma vous aide-t-elle en politique ?

E Avoir d’autres amours aide, en effet, à ne pas éprouver trop d’amour pour la politique. La vie, ce n’est pas que la politique. C’est la beauté de la vie elle-même, le cinéma, la nature… J’ai été maire de Rome et j’y ai vécu au plus près de la beauté la plus intense qu’il soit donné d’imaginer.

Partout en Europe, la gauche est en crise. Pensez-vous pouvoir être un exemple ?

E Je l’espère. Nous sommes vraiment partis d’en bas, avec 22 points de moins que la droite dans les sondages en septembre. Mais je pense que nous avons trouvé la clef pour parler à la société italienne. Aux jeunes, surtout. Depuis des années, ils n’allaient plus aux meetings politiques. Ils sont revenus. l

Propos recueillis par Vanja Luksic et Delphine Saubaber

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