Jaune pas tout blanc ?

(1) EPO, érythropoïétine, une substance qui, injectée, augmente le taux d’hématocrites (globules rouges) dans le sang et oxygène mieux les muscles.

(2 ) L.A. Confidentiel, les secrets de Lance Armstrong, par Pierre Ballester et David Walsh, 384 pages, 20 M.

– Tu ne vas quand même pas me faire croire que tu n’as jamais pris de l’EPO(1) ?

– Qu’est-ce qui te fait dire cela ?

– Allez, tout le monde prend de l’EPO.

– J’ai gagné le Tour de France avant que l’EPO apparaisse dans le cyclisme.

– Je trouverai au moins 10 personnes qui témoigneront contre toi.

– Si j’entends ces accusations, je saurai que ça vient de toi.

– Tu n’avais pas à dire ce que tu as dit à la presse à mon sujet, ce n’était pas correct.Cette dispute téléphonique entre les deux vainqueurs américains du Tour de France, Lance Armstrong et Greg LeMond remonte à l’été 2001, quelques semaines après la troisième victoire à Paris du premier. Celui-ci avait appelé son glorieux prédécesseur – et ami jusque-là – pour lui reprocher d’avoir critiqué ses relations avec le Dr Michele Ferrari, un sulfureux médecin italien impliqué dans des affaires de dopage et qui sera d’ailleurs très prochainement jugé.

Ce dialogue est repris dans un livre de révélations sur les  » secrets de Lance Armstrong  » (2) et dont L’Express a publié, en exclusivité, de longs extraits dans son édition du lundi 14 juin. Un pavé de plus dans la mare nauséabonde du dopage dans le cyclisme ? A quelques semaines du départ liégeois de ce Tour de France qui pourrait être celui de la sixième victoire de l’Américain û il deviendrait ainsi le recordman absolu, délogeant Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain de ce trône symbole û l’affaire n’est pas anodine. Car, ce grand champion, qui a remporté aussi une victoire sur son destin d’enfant adopté, et une autre, exemplaire, sur un cancer des testicules, passe pour un homme correct qui a subi sans encombre tous les contrôles médicaux. Encore que… Le livre-événement rappelle qu’au deuxième jour du Tour de 1999, qu’il allait remporter, il avait été contrôlé positif aux corticoïdes : son staff l’avait sorti des flûtes grâce à une ordonnance médicale antidatée. Celle qui fut longtemps la masseuse de Lance Armstrong raconte cet épisode en précisant que le coureur avait pris de la corticoïde le mois précédent à l’occasion de la Route du Sud  » en croyant qu’il serait OK pour le Tour  » :  » Il pensait que le produit avait été complètement éliminé de son organisme, mais, sans qu’on comprenne pourquoi, il est réapparu.  »

Emma O’Reilly a livré quelques autres faits troublants aux journalistes qui ont enquêté pour réaliser ce livre. Elle raconte comment elle a servi de  » passeuse  » entre l’Espagne et la France pour porter à Lance Armstrong un flacon de mystérieux comprimés que son directeur sportif, le Belge Johan Bruyneel, lui avait confié à Piles, au siège espagnol de l’équipe cycliste. Elle a aussi dû éliminer un sac de seringues usagées utilisées par Armstrong pendant le Tour des Pays-Bas en 1998. De même, elle dût trouver un fond de teint susceptible de maquiller les hématomes laissés sur les bras du coureur par des injections de produits dont on peut présumer qu’il ne s’agit pas de substances autorisées car celles-ci sont administrées dans la fesse.

Un jour, le champion américain lui confia :  » Emma, tu sais, je vais faire ce que tout le monde fait.  » Bref, ce que tout le monde, ou presque, sait. A tout le moins depuis l’affaire Festina qui avait embrouillé le Tour de France en 1998 ( on se souvient de Virenque et de son inoubliable  » à l’insu de son plein gré « …). La lutte antidopage a été renforcée depuis lors mais, cette année encore, les formations Cofidis et Kelme se retrouvent au centre des pires suspicions et dénonciations ayant déclenché des enquêtes judiciaires et diverses sanctions.  » Rien, rien, rien n’a changé, tout, tout a continué  » ? La chanson des Poppies risque bien de bercer les commentaires à deux semaines du départ de la Grande Boucle, à Liège. Il n’est pas sûr que les tenants du  » show must go on « , complices volontaires ou non de la loi de l’omerta qui couvre les ravages sur la santé et la vie des sportifs, soient ébranlés par ce livre. Le principal intéressé attaque ses auteurs et L’Express pour diffamation. Il faut relever que les faits incriminés et les propos relatés les plus suspects remontent à 2001 au plus tard. On peut toujours supputer que le renforcement des mesures de lutte antidopage, dont le dépistage de l’EPO, a assaini les m£urs d’une partie du peloton… On peut toujours….

Pierre Schöffers

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