Itinéraire d’une fille manquée

Dans Avant que j’oublie, elle incarne une mère qui perd la mémoire et donc son identité. Dans la vraie vie, son identité à elle, Vanessa Van Durme l’a conquise de haute lutte. Après être devenue femme à 27 ans, elle a connu le succès sur les scènes internationales, seule et accompagnée.

« Avec une nomination aux Molières, je sors par la grande porte. Judi Dench l’a dit quand elle a reçu son Oscar pour son rôle dans Shakespeare in Love :  » Gagner ce n’est rien, c’est être nominée qui est le plus important « . Avec philosophie : c’est ainsi que Vanessa Van Durme envisage les choses, quand, en 2015, elle voit la statuette à l’effigie de Jean-Baptiste Poquelin lui passer sous le nez pour finalement atterrir dans les bras d’Emmanuelle Devos, élue  » meilleure comédienne dans un spectacle public  » en 2015.

Cette nomination, la Belge la doit à la pièce qu’elle a elle-même écrite et dans laquelle elle joue seule, Avant que j’oublie, qui clôture à Bruxelles (1) une tournée de deux ans. Dans ce seul-en- scène, elle incarne tour à tour une actrice et sa mère, atteinte par la maladie d’Alzheimer et qui a rejeté autrefois son fils devenu fille. Une oeuvre pas totalement autobiographique – la mère de Vanessa Van Durme n’est pas décédée des suites de cette maladie – mais qui n’est pas non plus complètement étrangère à son propre parcours de fille née dans un corps de garçon.

 » A 5 ans déjà, j’avais compris que quelque chose clochait « , explique Vanessa Van Durme. Mais j’ai eu une enfance très heureuse. Je n’ai pas souffert. Je ne suis pas du genre à souffrir. J’étais un petit garçon très heureux, mais dans ma tête, j’étais une fille.  » Enfant, elle découvre le monde du spectacle en fréquentant, avec ses parents, dans sa ville natale de Gand, le théâtre Minard, théâtre populaire qui présente des pièces en dialecte.  » Tout de suite, je me suis dit que c’était ce que je voulais faire plus tard.  » Elle entre au Conservatoire et fait ses débuts comme jeune acteur au Nederlands Toneel Gent (aujourd’hui NTGent) avant de tout laisser tomber et de partir au Maroc pour subir une opération de réattribution sexuelle.  » Je n’avais pas le choix. C’était ça ou rester un type malheureux pour le restant de mes jours.  »

Vue comme un monstre

En 1975, à 27 ans, Vanessa Van Durme s’en remet donc au docteur Georges Burou, gynécologue français qui dirige la Clinique du parc à Casablanca et qui compte déjà parmi ses patientes célèbres Coccinelle et Bambi. Pour elle, c’est le début de sa vie de femme, mais aussi de plusieurs années de galère.  » Après mon opération, je pensais que toutes les portes s’ouvriraient pour moi, a-t-elle confié dans le documentaire Gardenia. Before the Last Curtain Falls, réalisé par Thomas Wallner en 2015. Mais les portes se ferment. On est complètement rejeté par la société. A l’époque, on était vu comme un monstre. […] Il fallait trouver l’argent pour les opérations. J’ai dû descendre dans les catacombes de la prostitution en vitrine. J’ai pensé : « OK, je vais faire ça un moment. » Mais ce moment a duré treize ans.  »

Lors de cette période difficile, Vanessa Van Durme renoue avec le théâtre. A Gand, elle écrit, monte et joue dans des comédies de boulevard qui rencontrent un certain succès. C’est là qu’Alain Platel, chorégraphe et metteur en scène à la tête des Ballets C de la B depuis 1984, la repère. Il l’invite à participer à Tous des Indiens, le dernier chapitre de sa trilogie créée avec l’écrivain Arne Sierens, après Moeder en Kind et Bernadetje.  » Alain et Arne pensaient au départ me faire raconter mon histoire dans le spectacle. Mais après trois jours de répétition, Alain m’a demandé de jouer une mère de quatre enfants. C’est ce que j’ai fait.  » La pièce fait un carton, elle est notamment programmée en 2000 au Théâtre des abbesses à Paris et au festival d’Avignon.

Regarder dans son âme

Alain Platel, Avignon, le succès international : l’histoire se répète dix ans plus tard avec Gardenia, monté avec la complicité d’un autre metteur en scène gantois, Frank Van Laecke, et des copains transgenres plus tout jeunes. C’est Vanessa qui est à la base du projet.  » J’avais vu un documentaire (NDLR : Yo soy asi de Sonia Herman Dolz) sur la fermeture d’un cabaret barcelonais, La Bodega Bohemia. Un cabaret avec des travestis très âgés et un spectacle minable, qui devait être démoli pour faire place à un parking ou un supermarché. En voyant tous ces personnages, j’ai pensé que c’était vraiment le sujet d’une pièce et je l’ai proposé à Alain. Evidemment, il fallait avoir son talent – immense – pour en faire une production comme Gardenia. Quand Alain monte un spectacle avec toi, il regarde dans ton âme. Il te laisse faire, il te laisse créer… Gardenia a eu un succès fou, a touché les gens. Alain, qui d’habitude travaille avec des danseurs jeunes et beaux, mettait ici en scène des gens plus âgés qui se dévoilaient, au propre comme au figuré. Nous n’étions pas nus mais on voyait bien nos corps. Et quand on a entre 60 et 70 ans, tout retombe, les rides arrivent. C’est normal, c’est la vie ! On a donné 220 représentations, du Brésil à la Chine, de New York à la Russie. A la fin de la tournée, on était sur les genoux.  »

Ne plus avoir peur

Mais le succès, Vanessa Van Durme l’a aussi connu en solo. En 2006, elle est sur la scène du théâtre Minard, celui-là même où elle a connu ses premières émotions de spectatrice, pour interpréter Regarde maman, je danse, une pièce d’une heure et demie où elle raconte avec humour et simplicité son propre parcours de  » fille manquée « .  » Je pensais qu’il était temps d’écrire sur la transsexualité, pour faire comprendre aux gens ce que c’est et, surtout, pour leur montrer qu’ils ne doivent pas avoir peur de moi. C’est pour ça que j’entre en scène en nuisette, pieds nus, sans armes. Tous ceux qui ont abordé le spectacle avec des préjugés sont repartis guéris, oh ça oui !  »

Elle pensait ne le jouer qu’une vingtaine de soirs à Gand, mais Regarde maman, je danse a finalement fait le tour du monde, à travers plus de 300 représentations. En novembre dernier, elle l’a encore joué à Genève. A l’instar de brillants collègues flamands comme Dirk Roofthooft et Viviane De Muynck, Vanessa Van Durme n’a pas reculé devant l’obstacle linguistique pour faire voyager son spectacle.  » Mais on est obligés ! s’exclame-t-elle. C’est trop petit, la Flandre. Il faut s’adapter et jouer en plusieurs langues. Je suis Flamande mais je parle un peu français, un peu anglais… on se débrouille. You have to, my darling. Sinon je n’aurais jamais pu jouer en Australie (rires).  »

Aujourd’hui, à 68 ans, après dix-sept années sur les routes, Vanessa Van Durme s’apprête donc à faire une dernière étape à Bruxelles avec son deuxième seul-en-scène, Avant que j’oublie, créé en 2013.  » Je suis tellement fatiguée. Ce n’est pas le fait de jouer qui m’épuise, mais de voyager. Les hôtels, les avions, les trains, attendre… c’est éreintant. Mais je ne me plains pas, c’était merveilleux ! On ne peut pas tout avoir dans la vie. Le soleil et la lune en même temps, ça n’existe pas. Il faut se contenter de ce qu’on a. Et moi, j’ai eu beaucoup.  »

(1) Avant que j’oublie, au Théâtre 140, à Bruxelles. Du 17 au 19 février, à 20 h 30. www.theatre140.be

Par Estelle Spoto

 » C’était ça ou rester un type malheureux pour le restant de mes jours  »

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