Instantanés japonais

Barbara Witkowska Journaliste

Créée au printemps dernier en première mondiale au Havre, ST/LL, pièce chorégraphique et multimédia de l’artiste japonais Shiro Takatani, arrive à Bruxelles et nous propose une superbe réflexion sur le temps.

Comme un rêve de perfection et de pureté. La scène baigne dans une pénombre mystérieuse. Un bassin d’eau immobile s’étale sur tout le plateau. Au centre, une longue table dressée pour un repas, se reflète sur un grand monolithe-écran placé dans le fond. Trois personnages prennent place et font semblant de boire et de manger des mets invisibles. Les gestes sont très lents, on a l’impression que le temps a suspendu son vol. Et pourtant, un grand métronome posé sur la table rappelle que le temps passe, impitoyable. Un couple fait quelques pas de danse, leurs silhouettes se projettent en ombres chinoises sur l’écran monolithe. Une comédienne récite un texte en japonais, craque une allumette et une nuée de lucioles-ampoules envahit la scène. Puis, les corps de danseurs tournoient physiquement au-dessus de la table et se reflètent sur l’écran, comme transportés dans une autre dimension visuelle et spatiale.

Minutieuse et minimaliste, la mise en scène de Shiro Takatani – les mouvements et le placement des corps, le choix des accessoires, les ambiances claires-obscures – fait de chacun des tableaux formant le spectacle une succession d’oeuvres d’art qui ravissent le regard. L’espace n’est jamais saturé de sons, de pas et de signes. Les comédiens-danseurs impressionnent par leur concentration. Corps en tension, regards neutres et visages fermés, ils ressemblent aux officiants d’un étrange rituel.

 » Festins virtuels  »

Ces tableaux énigmatiques, parfois un peu hermétiques pour les esprits occidentaux (mais peu importe…), sont portés par des expériences numériques très riches, un ballet de lumières hypersophistiqué et une musique mélancolique du célèbre compositeur nippon Ryuichi Sakamoto. On est face à des  » festins visuels  » qui mettent nos sens dans tous les états et qu’on savoure instant après instant, mouvement après mouvement. ST/LL veut dire  » encore  » ou  » un seul instant « .  » C’est un spectacle sur le temps, dira Shiro Takatani. Un mélange artistique, mystique et scientifique sur le temps qui passe et qui nous dépasse, et sur le changement permanent dans la continuité. J’ai conçu ce spectacle pour le plaisir de prolonger chaque scène et de dilater le temps.  »

Né en 1963, Shiro Takatani est diplômé de l’Université des Arts à Kyoto, section design environnemental. En 1984, il est membre fondateur puis directeur artistique de Dumb Type, équipe de choc venue d’horizons divers – architecture, vidéo, danse, informatique – revendiquant une démarche profondément collective dont le but est d’abolir les frontières entre le spectacle vivant, l’art digital et les arts graphiques. Depuis quelques années, le parcours de Shiro Takatani est plus personnel. En collaboration avec Fujiko Nakaya, il réalise des installations vidéo. Par exemple, lors de la Biennale internationale de Valence, en Espagne, l’installation Iris combine sculptures de brume et projections d’images sur un quai long de 120 mètres. Tout en poursuivant son travail plastique, Shiro Takatani signe des spectacles comme La chambre claire pour le Theater der Welt à Halle, en Allemagne, en 2008. Plus récemment, cet artiste singulier et inclassable a créé Chroma, à Shiga, au Japon, où il explore, dans un même non-récit que ST/LL les couleurs et la lumière.

ST/LL, aux Halles de Schaerbeek, à 20 h 30, du 22 au 24 octobre. www.halles.be

Barbara Witkowska

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